Sur l’île, une prison – Maurizio Torchio

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Sur l’île, une prison, qui est devenue la maison, le quotidien, la vie de Toro. Pourtant, il n’était pas à la tête du kidnapping de la jeune femme qu’il a séquestrée pendant plusieurs mois, il n’était que son gardien. Les rôles seront renversés. Il deviendra l’emprisonné.

On entre dans ce livre comme dans une prison, c’est le cas de le dire. Il suffit de lire les premières lignes pour comprendre tout de suite l’ambiance. Tout est devenu automatique, la vie carcérale est régie par des règles, des horaires, des vérifications, l’homme a perdu son humanité. Cette description de l’intérieur de la prison est prenante et intéressante.

Mais ce n’est pas tout. Là où ce premier roman prend tout son sens, c’est dans la comparaison entre prisonniers et gardiens. Toro est en même temps le narrateur et le sujet du récit. Lorsqu’il était le gardien d’une prisonnière, il existait comme individu (il raconte d’ailleurs l’histoire à la première personne). Quand il devient le prisonnier, on a le sentiment qu’il n’existe plus (ou moins), c’est un tiers, un individu que l’on garde. Ce parallélisme est vraiment marquant et constitue le point fort de ce texte original, du fait de ce double point de vue, de ce changement de perspective, de cette inversion narrative. Assez introspectif, souvent dans les pensées de Toro, parfois dans les actes, le procédé fonctionne, donne un certain rythme, sans être dans l’automatisme.

Il ne faut pas oublier que c’est bien écrit. Le style est percutant, vif et direct. Ce qui est déroutant en revanche, c’est la narration très documentaire, comme celle d’un récit journalistique. C’est froid et distancé. Cela donne l’impression que Toro n’a pas d’autre choix que l’éloignement de soi pour accepter cet emprisonnement à perpétuité (dont on comprendra la raison exacte au fil des pages).

Certains pourraient regretter l’absence d’émotion, d’empathie, de réelle tension. La violence est glaciale, les échanges sont sans chaleur, les actes sont tendus, la solitude est prégnante, le quotidien est dominé par la drogue, la violence, les rapports de force. Mais la tension est pourtant absente. Tout reste étonnement extériorisé et froid. Et c’est justement ce parti pris risqué et réussi qui donne à ce roman sa réelle saveur.

L’avis moins enthousiasme de Yv.

Lu dans le cadre du Challenge Italie, organisé par Eimelle.


Les premières lignes de Sur l’île, une prison :
(ou lire un extrait plus long)

On te dit : Oreilles. Tu plies tes oreilles et tu te tournes, d’abord à droite, ensuite à gauche.
Narines. Tu penches la tête en arrière, pour faciliter l’inspection.
Bouche. Tu ouvres la bouche. Les portes du corps s’ouvrent sur commande.

La présentation des éditions Denoël :

Depuis le tréfonds d’une cellule s’élève une voix. Celle d’un homme emprisonné pour avoir enlevé la fille d’un patron local, surnommée «la Princesse du café». Le jour où il tue un gardien, il est alors condamné à perpétuité et décide de tout raconter : les relations entre gardiens et détenus, les rivalités et la solidarités entre les prisonniers eux-mêmes. Il décrit la nourriture, le sexe, le monde extérieur, l’attachement désespéré aux objets, les jours et les nuits qui se confondent – tous les détails, même les plus infimes, sont rapportés avec une minutie sans pitié.
Sur l’île, une prison est un roman puissant et hypnotique qui plonge le lecteur dans un univers où l’espace et le temps, le bien et le mal, la lâcheté et le courage tels qu’on les connaît n’ont plus cours. À l’image d’Un prophète de Jacques Audiard, Maurizio Torchio nous livre un récit fascinant et inoubliable, dépourvu de tout jugement ou complaisance, sur la vie carcérale.


Maurizio TORCHIO
Sur l’île, une prison
Traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza
Denoël, Août 2016, 256 pages.
VO : 2015, Cattivi

12ème lecture du Challenge 1% Rentrée Littéraire 2016

6 réflexions au sujet de « Sur l’île, une prison – Maurizio Torchio »

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