Règne animal – Jean-Baptiste Del Amo

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Le Règne animal, c’est celui d’une famille bourrue et sans douceur de Puy-Larroque qui élève des cochons et vit grâce à une porcherie de père en fils de la fin du XIXe à la fin du XXe siècle. Jean-Baptiste Del Amo plonge son lecteur dans la crudité de cette vie violente et la répulsion de ce qu’elle engendre avec brio.

De 1898 à 1914, la première partie du roman, « cette sale terre », installe le côté terrier, austère boueux, froid et âpre de cette lignée de paysans pauvres, incultes et sauvages. On le comprend vite, cette famille vient de loin, sans compter le passage dévastateur de la guerre dans « Post tenebras lux » (1914-1917).

Le début est digne des romans de Zola, l’écriture très travaillée et littéraire (certains trouveront probablement qu’elle l’est trop) plonge le lecteur dans la soue, le sang, la sueur, la boue, on fronce le nez, on fait la grimace de dégoût, l’ambiance est tellement bien rendue qu’on en frissonne de rejet. C’est très réaliste. Pas de lumière, de joie ou d’optimisme ici, on patauge dans le répugnant et la « cochonnerie » jusqu’au cou, il vaut mieux être prévenu.

Mais cette histoire familiale, d’hommes, de verrats, de truies et de porcs, est aussi de la vraie et belle littérature. La plume de Jean-Baptiste Del Amo a beaucoup de caractère, elle développe des métaphores et des champs lexicaux sur les viscères, les hurlements des cochons ou la dureté du labeur qui semblent sans limite. C’est un auteur qui aime le glauque, le sombre, frôler la limite du malsain, comme c’était déjà le cas dans Pornographia.

Il lui arrive de se demander si la porcherie a enfanté leur monstruosité, ou si ce sont eux qui ont donné naissance à celle de la porcherie.

Après un saut dans le temps, le lecteur se retrouve parachuté dans la porcherie en 1981, il est là pour voir ce qu’est devenu l’exploitation familiale et ce « règne animal » qui avait si mal commencé. Il est dommage que ce saut temporel, un peu trop abrupte, casse le rythme du roman. J’ai presque eu l’impression de lire deux livres, tout aussi bien l’un que l’autre, mais sans une réelle unité, si ce n’est que la violence des relations est toujours là, que ça pue et suppure tout autant, qu’on ne quitte pas la terre, l’urine, les tripailles, les chairs purulentes et sanguinolentes. On retrouve d’autres personnages, la famille s’est agrandie, les patriarches (Eléonore et Henri) sont encore là, ils ont eu des enfants (Serge l’aîné et Joël), qui ont eux-même eu des enfants.

Ce livre est une belle réussite littéraire, alors malgré l’ambiance et le sujet peu porteur de la porcherie, le côté extrêmement noir et profondément « dégueu », le fait que plusieurs personnages sont à vomir, certains passages un peu longs peut-être, je le conseille vivement. On est loin ici du livre passe-partout, avec une histoire facile et pour tous, formatée pour être aimée. C’est autre chose, c’est au-delà, c’est original, c’est osé, c’est bien écrit, c’est intéressant aussi, et puis, même au risque de ne pas aimer, quoiqu’il en soit, il faut vraiment découvrir la plume de Jean-Baptiste Del Amo.

Lire l’avis également enthousiaste de Nicole, Keisha, Clara.

Prix Littéraires :
Prix du Livre Inter 2017
Premier Prix de l’île de Ré 2016
Prix des libraires de Nancy / Le Point 2016
Prix Fémina 2016 : 2ème sélection
Prix Goncourt 2016 : 2ème sélection
Prix Médicis 2016 : 1ère sélection
Prix Wepler La Poste 2016 : 1ère sélection


Les premières lignes de Règne animal :
(Lire un extrait plus long)

Des premiers soirs de printemps aux dernières veillées de l’automne, il s’assied sur le petit banc de bois clouté et vermoulu, à l’assise ployée, sous la fenêtre dont le cadre détache dans la nuit et sur la façade de pierre un petit théâtre d’ombres.

La présentation de Règne animal par les éditions Gallimard :

Règne animal retrace, du début à la fin du vingtième siècle, l’histoire d’une exploitation familiale vouée à devenir un élevage porcin. Dans cet environnement dominé par l’omniprésence des animaux, cinq générations traversent le cataclysme d’une guerre, les désastres économiques et le surgissement de la violence industrielle, reflet d’une violence ancestrale. Seuls territoires d’enchantement, l’enfance – celle d’Éléonore, la matriarche, celle de Jérôme, le dernier de la lignée – et l’incorruptible liberté des bêtes parviendront-elles à former un rempart contre la folie des hommes?
Règne animal est un grand roman sur la dérive d’une humanité acharnée à dominer la nature, et qui dans ce combat sans pitié révèle toute sa sauvagerie – et toute sa misère.


Jean-Baptiste DEL AMO
Règne animal
Gallimard, Août 2016, 432 pages.

20ème lecture du Challenge 1% Rentrée Littéraire 2016

26 réflexions au sujet de « Règne animal – Jean-Baptiste Del Amo »

    • Bonjour Laurence et merci. Je suis contente de voir que tu as ressenti les mêmes choses que moi à la lecture de ce superbe roman. Je ne peux que te conseiller Pornographia, dans un style similaire (mais côté sexualité et décadence), ou L’Education libertine, toujours autour de la sexualité masculine, mais dans un traitement plus classique et plus soft.

  1. Mon avis était un peu du même genre que le tien. je ne regrette pas ma lecture, mais c’était un peu trop forcé dans le ‘dégueu’ comme tu dis.

  2. C’est un auteur que j’avais déjà noté mais je n’ai toujours rien lu de lui. J’aurais plutôt envie de commencer par Une éducation libertine… Le sujet de celui-ci ne me tente guère. En revanche tout ce qu’on dit de son écriture attise ma curiosité.

  3. Ah mais décidément, ça fait trois jours que je n’arrête pas de tomber sur des avis très positifs. Et comme j’avais déjà envie de lire ce roman, ça tombe très bien.

    • Je vais aller voir si je trouve ces avis positifs, ça m’intéresse sacrément. Ce livre est vraiment de qualité, j’espère qu’il te plaira autant qu’à moi.

  4. Oui oui oui… mille fois oui, il faut le lire ce livre, c’est au-delà comme tu dis. L’une des lectures qui m’a le plus impressionnée cette année, sans aucun doute.

  5. J’avais beaucoup aimé « Une éducation libertine », un peu moins « Le sel » mais là, le sujet me tente moins…Pourtant je te rejoins sur sa parfaite maîtrise de la langue française ;o)

    • J’avais beaucoup aimé « Une éducation libertine » également, et comme toi, un peu moins « le sel », il y a donc des chance pour que tu aimes celui là alors ;-)

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