Le principe – Jérôme Ferrari

Jérôme Ferrari - Le principe - Actes Sud GROS coup de coeur !!

Comment Jérôme Ferrari réussit-il le miracle d’émouvoir et passionner autant avec la biographie du Prix Nobel de Physique Werner Heisenberg, fondateur de la mécanique quantique, un sujet a priori abscons et rebutant, à faire fuir les lecteurs les mieux intentionnés ?

Peut-être d’abord par la construction. Un jeune narrateur – derrière lequel on est tenté d’apercevoir Jérôme Ferrari lui-même et ses souvenirs de jeunesse – s’adresse au physicien en le vouvoyant dans un long monologue personnel, et retrace ainsi sa vie. Ce « vous » efface les frontières entre passé et présent, entre vivant et mort, entre le concret et l’abstrait, entre ce que l’on sait et ce que l’on croit savoir.

Car l’incertitude est au centre de ce livre. Werner Heisenberg (Prix Nobel 1932) est à l’origine du « principe d’incertitude » ou « d’indétermination » – que je suis bien incapable de résumer. Tout en étant exact dans la biographie, Jérôme Ferrari la romance sans le faire, il empreinte des voies narratives détournées, en restant sensible et précis, il mêle le fond et la forme de manière subtile et magnifique, il joue avec les mots sur cet incertain indéfinissable avec génie.

Si la vie de Heisenberg m’a étonnement intéressée, ce que je retiens surtout, c’est la beauté envoûtante du texte, les longues phrases qui s’enroulent de manière magique, qui enrobent une idée en la magnifiant, qui s’envolent vers un au-delà inaccessible, ce sont les idées qui s’échappent, les concepts incompris, les allusions échappées, les mots qui prennent un chemin, pour virer vers une autre voie, qui serpentent de la vie de Heisenberg, aux pensées du narrateur de manière extrêmement fluide et hypnotisante, comme un long poème dont certains passages échappent, mais dans lequel on plonge avec délice, dont on adore la musique lancinante et fascinante, même si elle est parfois brutale, si elle bouscule, si elle appuie là où ça fait mal.

♡♡♡♡ Ce texte m’a profondément touchée sans que je m’y attende, mes yeux se sont laissés attendrir par les mots, par le mouvement de la phrase, par cette fausse indétermination quant au chemin suivi, comme un miroir au principe d’incertitude, aux doutes sur l’existence, sur le fond des choses, sur les pensées de Heisenberg, sur cet homme ange ou démon, fou ou passionné, ami ou nazi.

J’avais déjà adoré Le Sermon sur la Chute de Rome et Où j’ai laissé mon âme. J’ai été envoûtée par Le principe.


Les premières lignes :

Vous aviez vingt-trois ans et c’est là, sur cet îlot désolé où ne pousse aucune fleur, qu’il vous fut donné pour la première fois de regarder par-dessus l’épaule de Dieu.

La présentation de la 4e de couverture par Actes Sud :
(ou lien direct site Actes Sud)

Fasciné par la figure du physicien allemand Werner Heisenberg (1901-1976) qui, après avoir élaboré le célèbre “principe d’incertitude”, jeta les bases de la mécanique quantique, ce qui lui valut d’obtenir le prix Nobel de physique en 1932, un jeune aspirant philosophe désenchanté s’efforce, à travers la destinée de cet homme de science exceptionnel confronté à la montée du nazisme puis à ses menées lors de la Seconde Guerre mondiale, de prendre la mesure du mal toujours à l’oeuvre dans le monde contemporain tout en tentant d’assumer l’incomplétude et les défaillances de sa propre existence.
Avec ce roman qui fait entrer en résonance les tragédies du dernier conflit mondial et une modernité rongée par les passions économiques, Jérôme Ferrari met en scène, telle une chute d’Icare toujours recommencée, la rencontre obstinément compromise entre l’âme de l’homme et la mystérieuse beauté du monde, que ne cessent de confisquer le dévoiement de la théorie en pratique et la corrosion des splendides innocences premières.


Jérôme FERRARI
Le principe
Actes Sud, Mars 2015, 176 pages

Challenge de la rentrée littéraire hiver 2015

39 réflexions sur « Le principe – Jérôme Ferrari »

  1. ah oui dis donc tu es très très enthousiaste, il est prévu que je le lise, (l’incipit est de toute beauté). Si tu veux en faire une pépite, je te laisse me laisser le lien sous le billet des récap (je m’en fiche un peu que tu ne le précises pas dans ton billet).
    ce livre me fait peur à cause de mon père, qui a regardé LGL avec moi, et qui s’est senti obligé de m’expliquer le principe justement, bon clairement c’est un traumatisme.
    Mais vous êtes tellement enthousiastes les unes et les autres, qu’il est noté sur ma liste.

    • Toi qui aime les livres exigeants et beaux, je pense qu’il devrait te plaire ce livre. Et oui, comme ce n’est pas trop tard, je vais en faire une pépite, merci. Ca ne me semble pas du tout essentiel de comprendre le principe, pour comprendre le livre. J’espère que le traumatisme n’aura pas été trop important et que tu sauteras le pas.

  2. Merci, tu m’as donné envie de le lire, et comme toi, je me suis pris une bonne claque !
    Ce livre m’a touchée. Même si parfois je me suis un peu perdue dans les longues phrases.

    • Ce n’est pas le sentiment que j’ai eu à sa lecture. Pour moi, le sujet – la physique quantique – est plus masculin que féminin. Mais c’est peut-être un faux a priori ;-)

  3. Je l’ai noté suite aux conseils des bloggeurs présents au blogorencart samedi au salon du livre, mais j’attends qu’il sorte en Babel…

  4. En amoureux de l’écriture de Jérôme Ferrari, je ne peux que comprendre ton enthousiasme. Il m’attend ce roman. Sagement mais sûrement, car il sait que son tour viendra bientôt.

  5. J’avais déjà terriblement envie de le lire et tu en rajoute une couche ! J’ai hâte de me plonger dans le principe d’incertitude et de découvrir la plume de Jérôme Ferrari. Tu en parles magnifiquement bien en tout cas.

  6. Je me souviens de « A la recherche de Klingsor » de Jorge Volpi, où il est aussi question de tous ces scientifiques allemands pendant la guerre. Heinsenberg avait une défense en or : « je me suis occupé des recherches scientifiques nazies (la bombe notamment) pour qu’elles n’aboutissent pas ». Et de fait, ils n’ont pas eu la bombe, alors que les Américains s’en sont servi pour tuer des milliers d’innocents… Malin le type…

    • C’est exactement le point de vue qui est mis en avant par Jérôme Ferrari. Il s’occupait des réacteurs, pas de la bombe. Il y a une scène très intéressante vers la fin du livre entre les savants allemands, une fois que la bombe atomique américaine ait fait son oeuvre dévastatrice.

  7. Ça paraît en effet bien improbable que d’arriver à faire un livre passionnant avec ce sujet! Malgré toutes les critiques extasiées , je ne me sens toujours pas attirée… J’aurais aimé de plus longs extraits pour me faire une idée du style peut-être

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