A l’origine notre père obscur – Kaoutar Harchi

Kaoutar Harchi - A l'origine notre père obscur - Actes Sud

A l’origine notre père obscur est un titre bien mystérieux, pour désigner le père et mari absent depuis bien trop longtemps, qui a volontairement renié et abandonné sa femme enceinte – et donc sa fille à naître – dans la « maison des femmes ».

Cette « maison des femmes » ressemble à un harem sans hommes, à une prison sans serrures. Dans un pays à domination masculine sans nom (Kaoutar Harchi est d’originaire marocaine), une jeune fille a passé toute sa vie d’enfant et d’adolescente dans cette maison à domination féminine. Cela fait 17 ans que sa mère a été amenée là, et attend jour après jour que son mari vienne la voir, vienne la chercher et la sortir de cet endroit où elle vit recluse.

Ce n’est pas la mère qui est la narratrice. L’histoire de ce presque huis-clos est racontée à la première personne du singulier, à travers la voix touchante de sa fille, qui ne connait pas les raisons de cet emprisonnement, qu’elle découvrira petit à petit, comme le lecteur, à travers les confessions de sa mère et les indiscrétions des autres femmes.

Je craignais avant de l’entamer que ce livre soit trop pathétique ou joue trop facilement sur la lamentation et la complainte. J’ai eu tort. Ce livre est simplement vibrant, avec un style très lyrique et intime, certes, mais qui ne franchit jamais la limite du « trop » (même si parfois, on se trouve juste à la limite).

Il est toujours frappant de constater l’influence culturelle et la puissance de la tradition, car ces femmes – mises au ban de la société en pleine ville – ne sont pas enfermées. Elles peuvent s’enfuir. Mais pour aller où. Retourner dans sa famille est signe de honte, revenir vers le mari est signe d’interdit. Elles vont se raconter leurs histoires respectives, faire le ménage à grandes eaux, écosser des haricots, ou se faire belles dans l’attente du retour hypothétique de leur mari. Certaines résistent, pour d’autres, la détresse déteint en folie ou scarification pour se sentir exister. La force destructrice des traditions qui émane de ce livre est extrêmement troublante.

Le sujet de la perte de la liberté de la femme en raison de sa « faute » est traitée de manière bien différente que dans Bilqiss, mais A l’origine notre père obscur montre une autre sorte de condamnation qui reste d’autant plus cruelle, qu’elle est culturellement justifiée.

Les avis de Jostein, Marilyne, Sylire, Leiloona, Noukette et de Virginie.

Les premières lignes :

Ils prendront leur tête entre leurs mains et, durant de longues minutes, ils demeureront silencieux. Pour certains, de peur. Pour d’autres, d’incompréhension. Leurs yeux voudront se fermer. Leur bouche s’ouvrir.

La 4e de couverture des éditions Actes Sud :
(ou lien direct site Actes Sud avec un extrait)

Enfermée depuis son plus jeune âge dans la “maison des femmes”, une bâtisse ceinte de hauts murs de pierre où maris, frères et pères mettent à l’isolement épouses, sœurs et filles coupables – ou soupçonnées – d’avoir failli à la loi patriarcale, prise en otage par les mystères qui entourent tant de douleur en un même lieu rassemblée, une enfant a grandi en témoin impuissant de l’inéluctable aliénation de sa mère qu’un infini désespoir n’a cessé d’éloigner d’elle.
Menacée de dévoration par une communauté de souffrance, meurtrie par l’insondable indifférence de sa génitrice, mais toujours aimante, l’abandonnée tente de rejoindre enfin ce “père obscur” dont elle a rêvé en secret sa vie durant. Mais dans la pénombre de la demeure du père, où sévit le clan, la guette un nouveau cauchemar où l’effrayant visage de l’oppression le dispute aux monstrueux délires de la névrose familiale dont il lui faudra s’émanciper pour découvrir le sentiment d’amour.
Entre cris et chuchotements, de portes closes en périlleux silences, Kaoutar Harchi écrit à l’encre de la tragédie et de la compassion la fable aussi cruelle qu’universelle de qui s’attache à conjurer les legs toxiques du passé pour s’inventer, loin des clôtures disciplinaires érigées par le groupe, un ailleurs de lumière, corps et âme habitable.

Plan ORSEC 2015Challenge RL 2014Kaoutar HARCHI
A l’origine notre père obscur
Actes Sud, Août 2014, 176 pages

10 réflexions au sujet de « A l’origine notre père obscur – Kaoutar Harchi »

  1. Un peu frustrée par le destin de la narratrice, que j’aurais aimé voir prendre son envol mais l’écriture est très belle et le sujet fort intéressant.

  2. Un récit fort porté par une langue savoureuse, je suis déçue que ce roman n’ait pas eu une plus grande visibilité … Peut-être le sujet trop dur ?

    Joli billet. :)

    • Merci :-) Oui, c’est bien un peu en raison du manque de visibilité que je m’attendais à un livre bien moins bon que ce qu’il est, et c’est sacrément dommage !

  3. Il fait partie de mes chouchous ! J’ai adoré la langue riche et voluptueuse de l’auteur, ce lyrisme dont tu parles, et la découverte de cette histoire de femmes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>