Les âmes et les enfants d’abord – Isabelle Desesquelles

Isabelle Desesquelles - Les ames et les enfants d'abord - Belfond

Le titre du tout petit livre d’Isabelle Desesquelles, Les âmes et les enfants d’abord, laisse transparaître à lui seul la douleur, le désespoir et le sentiment d’impuissance devant la misère qui se développe, aujourd’hui, nouvel élément de notre quotidien. Un livre en forme d’uppercut.

La narratrice aborde la question par un exemple tellement courant, qu’il en est d’autant plus marquant. En train de se promener dans Venise, qui pourrait être n’importe quelle ville, un tas de guenilles, de chiffons sales bloque le passage pour entrer dans la Basilique. Ce dérangement, c’est elle, cette mendiante qui tend la main, cette misère humaine.

Le tas de chiffons n’a pas forme humaine mais il a un bras qui le prolonge, plaqué au sol, tout du long, paume ouverte vers un ciel aveugle. De cet instant je ferai une empreinte, votre évidence redoutable.

Isabelle Desesquelles choisit de manière brillante d’interroger la misère en s’adressant à elle, comme une femme, en l’appelant « Madame », façon de lui donner l’humanité qui semble alors perdue. Ce discours, cette personnalisation frappe d’autant plus le lecteur, qu’elle évite tout faux semblant, reste très ancrée dans le réel, sans aucun sentimentalisme.

De plus, elle ne se cantonne pas à des exemples qui semblent lointains, comme Venise et la place Saint Marc. Bien au contraire, elle décrit simplement le quotidien de chacun, de vous, de chaque lecteur. Le mendiant de la boulangerie, celui du métro, elle n’évite rien. Ni l’aveu du ras le bol ressenti parfois, ni le sentiment d’impuissance et de dépit, qui s’estompe devant l’agacement de cette nouvelle personne, encore une, qui réclame, qui tend la main, qui parfois fatigue.

Nous ne sommes plus dans les guettos de Varsovie, la France notamment n’est pas en état de guerre, les réfugiés sont partout, la misère se répand, et nous, les privilégiés, nous regardons, impuissants, et ne savons comment expliquer à nos enfants, comme la narratrice mal à l’aise, ne sait comment expliquer à son fils.

Le sujet est difficile, trop contemporain, il touche chacun dans ses faiblesses et ses gestes de rejet, de ras-le-bol, ses propres hontes. Ce qu’elle raconte ne concerne pas les autres, mais soi-même, son quotidien. Tout est très familier, impossible de ne pas se sentir directement et intimement concerné. Aucun pathos et un petit texte d’une immense poésie, d’un très grand respect et d’une sincère humanité. Une jolie lecture qui certes dérange. Justement, une lecture à ne pas manquer.

Les avis de Valérie et Virginie.

Les premières lignes :
(Lire un extrait plus long)

Madame. Depuis des mois je vous écris. Sans papier, sans crayon, sans clavier, je vous écris dans ma tête. Vous ne l’avez pas voulu, vous ne le savez même pas, pourtant vous avez pris toute la place, et aujourd’hui, ma tête ne suffit plus.

La présentation des éditions Belfond :

A Venise, une femme rencontre celle qui n’a plus de corps, plus de face : la mendiante. Son âme engloutie par quelque chose de plus noir encore que les eaux de la Sérénissime : l’indifférence. L’une tient la main d’un enfant, l’autre tend la sienne vers un ciel aveugle. Il y a celle debout ; il y a celle à genoux. Immobiles toutes deux.

La misère est à exacte hauteur des enfants. On vit avec. Avant même qu’ils ne sachent lire et écrire, ce que nous offrons à ceux que nous élevons, c’est la pauvreté à hauteur de leurs yeux. A bonne hauteur… elle ne le sera jamais.
Le chemin de l’école redevient une cour des miracles que pas un enfant ne devrait traverser. Pour grandir, il lui faudra d’abord regarder le malheur dans les yeux. Tout comme ses parents, il s’y habituera vite, et arrivera le moment où la misère le dépassera.
Elle est où l’humanité ?

L’inhumanité est sous nos fenêtres, on peut ne pas la regarder en face, elle vous saute à la gueule. La vérité que contiennent ces 110 pages, vous la croisez à chaque coin de rue.
Un récit que l’on lit d’une traite, un bijou qui brille de feux sombres. Il vous happe et c’est une force qui nous entoure.
Elle est là l’humanité.

Challenge Rentrée littéraire janvier 2016Isabelle DESESQUELLES
Les âmes et les enfants d’abord
Belfond, Janvier 2016, 94 p.

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