Le testament de Marie – Colm Toibin

Colm Toibin - Le testament de Marie - Robert Laffont

Le testament de Marie n’est pas un texte catholique ou religieux, c’est le magnifique témoignage d’une vieille femme abimée, qui raconte vingt ans après la mort de son fils, la façon dont elle a vécu les événements, comme une mère qui a souffert et qui souffre encore. Pour les autres, c’est celui qui deviendra Jésus. Pour elle, c’est simplement son fils.

Lorsque l’histoire commence, Marie est une vieille dame seule, surveillée par deux hommes. Ceux qui veulent écrire l’Histoire – qui deviendra le Nouveau testament et les faits constitutifs du christianisme – lui demandent de raconter sa propre histoire.

Ce ne sera pas la même et c’est tout l’intérêt de la puissance de ce texte. Car dans les souvenirs de Marie, il n’est pas question de faits surnaturels ni d’événements extraordinaires, simplement du regard d’une mère sur des choses qui la dépassent, sur le comportement d’un fils qui s’éloigne d’elle et qu’elle ne comprend pas, sur la condamnation à mort de son enfant, qui l’affecte et la fait souffrir au plus profond de son être. Pour Marie, son fils n’est que son fils, cet enfant qu’elle a aimé et qu’elle aime encore, qu’elle tente de protéger en allant aux noces de Cana, mais en vain.

C’est histoire n’est pas magnifiée, ni racontée comme un conte ou une fable, mais comme une expérience très concrète, très réelle, avec des cailloux qui font mal sous la plante des pieds, des voisins qui dérangent, des hommes qui lui font peur et des souvenirs douloureux inguérissables. Marie ne voit pas l’eau se changer en vin ou la résurrection de Lazare comme des miracles, mais comme des événements qui la font douter, et dont certains sont des faits rapportés par d’autres, dont elle n’a pas été le témoin. C’est un roman ancré dans la vie et dans l’humain, qui met de côté la religion, mais interroge les rapports entre une mère et un fils, dans un style très fluide et profondément envoûtant.

Ce roman, publié en anglais en 2012, a également été une pièce de théâtre. Touchant à la religion, ce superbe roman de Colm Toibin a d’ailleurs fait l’objet d’un scandale lors de la représentation de la pièce à Broadway en raison du comportement de certains conservateurs catholiques. Il a surtout fait partie de la short liste du Man Booker Price 2013 (finalement attribué à Eleanor Catton pour Les luminaires).

Vraiment, ce petit texte est à lire et Colm Toibin, à découvrir.

Les premières lignes :

Ils viennent plus souvent ces temps-ci, mes deux visiteurs, et ils se montrent chaque fois plus impatients avec moi et avec le monde. Il y a en eux quelque chose d’affamé et de dur, une brutalité qui leur bout dans le sang, que je reconnais et que je flaire comme un animal aux abois. Mais je ne suis plus un animal.

La présentation des éditions Robert Laffont :
(ou lien direct site Robert Laffont)

Ils sont deux à la surveiller, à l’interroger pour lui faire dire ce qu’elle n’a pas vu. Ils dressent de son fils un portrait dans lequel elle ne le reconnaît pas et veulent bâtir autour de sa crucifixion une légende qu’elle refuse. Seule, à l’écart du monde, dans un lieu protégé, elle tente de s’opposer au mythe que les anciens compagnons de son fils sont en train de forger. Lentement, elle extirpe de sa mémoire le souvenir de cet enfant qu’elle a vu changer. En cette époque agitée, prompte aux enthousiasmes comme aux sévères rejets, son fils s’est entouré d’une cour de jeunes fauteurs de trouble infligeant leur morgue et leurs mauvaises manières partout ou ils passent. Peu à peu, ils manipulent le plus charismatique d’entre eux, érigent autour de lui la fable d’un être exceptionnel, capable de rappeler Lazare du monde des morts et de changer l’eau en vin. Et quand, politiquement, le moment est venu d’imposer leur pouvoir, ils abattent leur dernière carte : ils envoient leur jeune chef à la crucifixion et le proclament fils de Dieu. Puis ils traquent ceux qui pourraient s’opposer à leur version de la vérité. Notamment Marie, sa mère. Mais elle, elle a fui devant cette image détestable de son fils, elle n’a pas assisté à son supplice, ne l’a pas recueilli à sa descente de croix. À aucun moment elle n’a souscrit à cette vérité qui n’en est pas une.

Challenge RL 2015Colm TÓIBÍN
Le testament de Marie
Traduit de l’anglais (Irlande) par Anna Gibson
Robert Laffont, Août 2015, 126 pages
VO : 2012, The testament of Mary

20 réflexions au sujet de « Le testament de Marie – Colm Toibin »

  1. J’ai été bluffée par l’écriture (et la superbe traduction aussi), je regarderai ce qu’il a publié d’autres afin de voir sil écrit toujours ainsi ou si c’était pour le propos. :)

  2. J’ai beaucoup aimé l’écriture mais je n’ai pas vraiment été touchée par le récit de Marie. Peut-être à cause de la brièveté ou du comportement de Marie. Il ne me reste pas grand chose après cette lecture. Je suis sûrement passée à côté.

    • Je n’ai pas trouvé que le texte était très émouvant ou touchant, mais contrairement à toi, j’ai ressenti beaucoup de force dans ce texte, j’ai aimé l’idée de l’histoire racontée par Marie, comme mère et femme. Et puis le style de Toibin me convient à merveille. C’est vrai que je viens juste de le terminer, mais ce livre reste encore très ancré en moi.

    • Tu sais, c’est justement la couverture qui m’avait attiré l’œil au départ, avant de savoir quel était le sujet. En même temps, la photo donne un indice assez fort.

    • Oui, l’idée de raconter cette histoire du point de vue de la mère, une simple femme, est un beau challenge et un challenge mené de mains de maitre, non, de mains d’écrivain.

    • Je l’étais aussi, et je m’interrogeais après Le Royaume de Carrère, je me demandais comment le sujet allait être traité. Eh bien, c’est simple, ça n’a juste rien à voir.

  3. Colm Toibin est un auteur que j’apprécie tout particulièrement et son dernier roman attend sagement dans ma PAL ! En raison du mois américain, il va devoir patienter encore un peu !

    • C’est ma première lecture de Colm Toibin, et j’ai très envie de découvrir d’autres textes de lui. Brooklyn avait eu de bons retours dans mon souvenir, mais peut-être qu’il a écrit un roman très connu et que je ne connais pas …

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