Le fou du tzar – Jaan KROSS

Jaan KROSS - Le fou du Tzar - Robert Laffont Pavillons Poche

Le fou du Tzar est un roman historique estonien passionnant qui couvre le début du XIXe siècle et se présente sous la forme d’un journal écrit par Jacob (Mältik), le narrateur. C’est le premier roman traduit en France de Jaan Kross, un écrivain important de la littérature estonienne, disparu voici une dizaine d’années, le 27 décembre 2007.

Jacob est le frère d’Eeva. Tous deux issus d’un milieu ouvrier, ils font en sortir grâce au héros de notre roman, le colonel Timotheus von Bock – Timo – qui va tomber amoureux d’Eeva. Il va, avant de l’épouser, sortir les frère et soeur de leur condition ouvrière, leur offrir l’éducation et la culture.

Timo est un rebelle, un révolutionnaire qui, outre cet acte politique et d’amour, avait déjà choisi d’affranchir ses paysans, 6 ans avant la loi de 1819 l’autorisant, affichant publiquement son opposition au pouvoir politique en place. Se permettant également une liberté d’opinion et une franchise inacceptable envers le Tsar, dont il était très proche, il est emprisonné pour sa liberté d’expression comme « fou », sur l’île de Schlüsselburg pendant 9 ans (1818 à 1827).

Au plus près de l’histoire réelle, faisant intervenir le Tsar Alexandre 1er, puis le fils de ce dernier, Nicolas II, il est difficile de ne pas avoir envie d’opérer des comparaisons avec l’Histoire, de tenter de débusquer la réalité historique de la fiction, les références autobiographiques de la pure invention.

En effet, Jaan Kross a été déporté pour des raisons politiques pendant 9 ans (de 1946 à 1954), comme son héros Timo. Il parlait plusieurs langues, a traduit de nombreux auteurs et semble avoir utilisé une partie de sa propre expérience comme matériau de son roman. Les sentiments sont profonds, réfléchis, très justement retranscrits, tout comme les réflexions, les dilemmes moraux, les références culturelles.

C’est un texte précis et prenant, malgré son absence d’actions particulières. Les changements sont beaucoup plus intellectuels et intérieurs. La construction n’est pas ennuyeuse grâce à un perpétuel aller-retour entre les événements que raconte Jacob dans son journal au présent (après le retour de Timo de son incarcération), de ses souvenirs du passé, permettant au lecteur de comprendre en parallèle les événements de cette « folie » passée et les décisions et situations présentes. Timo est-il fou ou est-ce seulement une posture ?

Je me suis passionnée pour ce roman historique. J’ai adoré découvrir ce pays qu’est l’Estonie, m’immerger dans la Livonie, dans les villes de Riga, Voisiku, Pärnu, dans l’empire russe du début du 19e siècle, découvrir que les anniversaires se fêtent autour d’une tarte aux prunes, traverser des immenses étendues en traineau ou en calèche, lire la vision des conquêtes de Punapart (c’est à dire Napoléon) côté des vainqueurs, et avoir le sentiment de vivre totalement et intégralement dans un monde ancien et en même temps assez proche, quasiment inconnu et pourtant très réel.

Le fou du tzar est un pavé de près de 700 pages, avec une écriture digne des plus grands romans historiques du XIXème. La narration est enveloppante, même si les rebondissements ne se succèdent pas dans un rythme effréné. C’est une lecture qui nécessite parfois une certaine attention, mais qui reste très fluide, avec un humour certain, beaucoup d’ironie, un certain détachement allié à une réelle profondeur. C’est une écriture délicieuse dépaysante qui se savoure.

Merci à la libraire qui m’avait un jour conseillé ce roman historique comme étant l’un de ses préférés. Ressorti à la suite de la magnifique découverte d’un autre écrivain estonien, Andrus Kivirähk et son magnifique L’homme qui savait la langue des serpents (lecture coup de coeur), je ne peux que vous inciter vivement à vous plonger dans l’Estonie de Jaan Kross.

Lecture commune dans le cadre de Lire le Monde, avec Sandrine, Ingannmic et Nathalie.

Prix littéraire :
Prix du meilleur livre étranger 1990


KIRJANIKUDNé en 1920 à Tallinn, en Estonie, Jaan Kross poursuit des études de droit et devient enseignant. En 1945, il est arrêté puis déporté dans un camp en Sibérie. Il sera de retour dans son village natal en 1954. En 1958, il publie son premier recueil de poèmes. Il traduira de nombreux ouvrages (dont Paul Eluard, Berthold Brecht, Lewis Carroll, Shakespeare, Balzac, Zweig, Waltari, etc), puis écrira plusieurs romans historiques.

Auteur majeur en Estonie, il est découvert en France grâce aux éditions Robert Laffont, qui publient plusieurs traductions dont la première est celle de Le Fou du Tzar (1989). Il écrira aussi Le Départ du professeur Martens (1990), La Vue retrouvée (1993) (recueil de nouvelles), L’Oeil du grand tout (1997), etc.

La préface de Jean-Luc Moreau présente la vie et l’oeuvre de Jaan Kross en quelques pages.


Les premières lignes :

Avant toute chose je veux dire la raison qui me pousse à commencer ce journal. Je viens d’écrire commencer : c’est qu’en effet pour ce qui est de le tenir, impossible de savoir à l’avance si j’y parviendrai.

La présentation des éditions Robert Laffont (sur site internet) :
(4e de couverture différente)

C’est de la véritable histoire de Timotheus von Bock que Jaan Kross s’est inspiré pour composer ce grand roman sur l’esprit de résistance et de liberté. Le jeune baron, surnommé Timo, est l’ami du tzar Alexandre Ier. Loyal, il est aussi d’une franchise inconsidérée quand il se permet de critiquer l’autocratie ou de rédiger la première ébauche d’une Constitution russe. Cette audace lui vaudra neuf années de cachot. Déclaré fou, il sera libéré… sous condition puisqu’il se retrouve en résidence surveillée en Livonie avec sa femme – la fidèle, courageuse, inoubliable Eeva –, son fils et son beau-frère Jakob.

À lire Le Fou du Tzar, Prix du meilleur livre étranger en 1989,on comprend pourquoi Doris Lessing admire tant l’écriture et l’humilité de Jaan Kross. Plus grand écrivain estonien de ce siècle, traduit dans le monde entier, inscrit à plusieurs reprises sur la liste du Nobel, celui-ci vient de s’éteindre à l’âge de quatre-vingt six ans.


Jaan KROSS (1920 – 2007)
Le fou du Tzar
Traduit de l’Estonien par Jean-Luc Moreau
Robert Laffont, 1989, 402 pages.
Collection Pavillons, mars 2008, 686 pages.
VO : 1978, Keisri Hull

10 réflexions au sujet de « Le fou du tzar – Jaan KROSS »

  1. Je suis ravie d’avoir fait cette découverte et je t’en remercie car si je me souviens bine, c’est toi qui a proposé de lire cet auteur ?
    C’est marrant, je réalise que l’aspect historique, contrairement à vous 3, n’est pas ce qui m’a passionnée le plus dans ce roman. Je me suis davantage attachée à la manière dont Jaan Kross déroule tout doucement la complexité de ses personnages.
    Je rajoute un lien vers ton billet à mon article.

  2. Parnü et Riga sont si jolies ! Moi je craque car j’ai adoré visité ces pays, et je pense retourner à Vilnius cet été. Je le connais de nom et il faut que je le lise ! merci pour ce billet.

    • En plus c’est joli ! Je ne connais pas du tout. En fait, j’ai lu le livre avec la tablette à côté, pour rechercher les lieux et pouvoir les placer, ça m’a sacrément donné envie d’aller faire un tour et d’aller visiter le pays !

    • Oui, Sandrine est la moins enthousiaste de nous 4. Dommage … C’est vrai que c’est un sacré pavé, mais l’écriture m’a plu, le thème, cette lenteur qui instaure une ambiance particulière, j’ai même été étonnée d’avoir autant aimé !

  3. 100% oui à Kivirähk mais Jaan Kross m’a nettement moins passionnée. Je n’ai pas trouvé ce roman prenant et il m’a parfois ennuyée. Il ne se passe en effet pas grand-chose et ce qui se passe effectivement peut-être difficile à situer en raison du décalage spacio-temporel. Bref, j’ai peiné un peu…

    • C’est vrai qu’il ne se passe pas grand chose, mais je ne me suis pas ennuyée, même dans les (rares) moments où je me suis dit que 700 pages, c’est long tout de même … J’avais aussi très envie de lire un roman historique, j’ai été dépaysée et intéressée, bref, j’ai énormément aimé ;-)

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