Le dernier voyage de Sinbad – Erri de Luca

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Avec la pièce de théâtre Le dernier Voyage de Sinbad, Erri de Luca utilise la fiction et la référence à Sinbad le marin des Mille et une nuits, pour évoquer un sujet beaucoup plus réel et grave, celui des naufragés de Lampedusa.

Un petit rappel rapide : Lampedusa est une île italienne, qui se situe au sud de la Sicile, à l’est de la Tunisie. Depuis une vingtaine d’années, de nombreux migrants, qui tentent d’entrer en Europe, passent par Lampedusa. Nombreux sont emprisonnés ou se noient, mais les tentatives ne cessent de se poursuivre. Récemment, en octobre 2013, Lampedusa a malheureusement fait l’actualité à la suite du naufrage d’un bateau causant la mort de plus de 300 migrants africains.

Mais Erri de Luca a été marqué par cette situation depuis très longtemps. Si sa pièce de théâtre est publiée en 2016, il l’a écrite en 2002. Le texte en est d’autant plus fort, qu’il met l’accent sur la permanence d’une situation déjà très ancienne.

Ici, ce ne sont pas des actes, mais des temps, il en existe deux, qui ponctuent les quinze scènes du drame de ce dernier voyage. L’histoire commence la nuit, sur le bateau. Les « futurs citoyens d’Europe » profitent de l’obscurité pour sortir de la cale. Le Capitaine leur souhaite « malvenue à bord ». Car tous risquent leur vie dans cette opération clandestine.

Erri de Luca réussit bien à mêler le message politique sous-jacent de son texte avec le romanesque et la fiction propre à Sinbad le marin. Les personnages n’ont d’ailleurs pas d’identités précises. Ils seront Le Capitaine, Le Matelot, le Passager, etc. comme dans un conte.

Sans qu’il existe de lien réel entre les protagonistes, tout le monde a en tête le danger du voyage et du prix de la liberté. Ce danger peut venir des autres hommes, de la douane, de la sécurité, mais aussi des éléments naturels, de la tempête. Pour tenter de conjuguer leur peur et le risque, la superstition va prendre une bonne place, comme les souvenirs de voyage.

J’ai regretté que le texte soit si court et que la fin arrive si vite. Mais il se termine par un poème, marquant et poignant, « notre mer qui n’es pas au ciel », qui m’a fait frissonner et je n’ai pu m’empêcher de me dire, qu’à ce jour, peut-être, Mille et une nuits ont déjà été témoins d’un dernier voyage de Sinbad.

Lu dans le cadre du Challenge Italie, organisé par Eimelle.


Les premières lignes de la pièce Le dernier voyage de Sinbad :
(ou lire un extrait plus long)

La nuit, une petit bateau,, une cale où entrent un par un des passagers de fortune, des futurs citoyens d’Europe. L’embarquement terminé, une voix brusque dicte les premiers ordres.

La présentation des éditions Gallimard :

« J’ai écrit ce Sindbad en 2002. Les poissons de la Méditerranée se nourrissaient déjà de naufragés depuis cinq ans. Cela se passait à Pâques en 1997. Sur l’Adriatique, un navire de guerre italien essayait de bloquer la route d’un gros bateau albanais en éperonnant sa coque. Il coula à pic immédiatement et plus de quatre-vingts Albanais périrent. Le bateau s’appelait Kater I Rades et son naufrage inaugurait l’infamie.
J’ai emprunté un marin aux Mille et Une Nuits pour le faire naviguer sur Notre Mer avec le chargement de la plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain. Il n’a pas besoin d’emballage, il s’entasse tout seul, son transport est payé d’avance et pas à la livraison.
Ce Sindbad est un concentré de marins et d’histoires, depuis celle de Jonas, prophète avalé vivant par la baleine, à celles des émigrés italiens du vingtième siècle avalés vivants par les Amériques.
Ici, Sindbad en est à son dernier voyage. Il transporte des passagers de la malchance vers nos côtes fermées par des barbelés. »


Erri DE LUCA
Le dernier voyage de Sindbad
Traduit de l’italien par Danièle Valin
Gallimard, mai 2016, 64 pages.
VO : 2003, L’ultimo viggio di Sindbad

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