L’ancêtre – Juan José Saer

Juan José Saer - L'Ancêtre - Le Tripode

Nous sommes en 1515, et l’histoire n’a rien à avoir avec Marignan. Plusieurs navires espagnols partent à la conquête de l’Amérique du Sud, enfin à l’époque bien sûr, c’est surtout la conquête d’une terre de « sauvages », aux moeurs étranges et incompréhensibles. C’est le moins que l’on puisse dire.

Cette expédition ne se passera pas comme prévu. L’ensemble de l’équipage est massacré, à l’exception d’un homme, le narrateur, qui va rester vivre dans une tribu cannibale pendant dix ans, avant d’être libéré. C’est cette expérience (basée sur des faits réels, si, c’est à peine croyable, mais c’est vrai !) qui est racontée par le narrateur, aujourd’hui un vieil homme qui plonge dans ses souvenirs.

S’il s’agit d’une oeuvre de fiction contemporaine, j’ai eu le sentiment de lire un journal personnel qui aurait vraiment été écrit au XVIe siècle. Et pour une raison très simple : la plume de Juan José Saer est vraiment splendide, poétique et directe, envoûtante et en même temps, un rien laborieuse. Cette lecture m’a en effet laissé l’impression de grande exigence littéraire, associée parfois d’un petit ennui (ce n’est pas un livre à ranger dans la catégorie « lecture facile »), mais d’une telle puissance qu’elle donne malgré tout envie d’y retourner.

Et je vous passe le détail des expériences « locales » vécues par notre narrateur, entre fêtes orgiaques et anthropophages. Elles sont détaillées avec grande précision et recul, vraiment comme s’il s’agissait du regard du vécu, avec les années d’expérience de vie en plus. Plus qu’un livre d’aventures, je dirais que ce livre mêle réflexions sociologiques et philosophiques sur la question existentielle de ce qu’est un homme et comment peut penser un être humain. Laissez toutes vos idées de côtés, pour tenter de comprendre cette tribu qui finalement, n’a pas de raison de détenir moins la vérité que d’autres civilisations …

Franchement, je ne sais pas exactement quelle est la part de vérité et de fiction – je suppose que la vie étrange de la tribu est totalement inventée et qu’il ne reste en réalité aucune trace réelle – mais je n’ai pas vraiment envie de le savoir, juste de rester dans cette ambiance aux allures de fable, mais avec cette certitude d’avoir découvert un auteur et un texte à part, dérangeant et exigeant, mais en même temps, totalement envoûtant.

Lecture commune que j’ai eu le plaisir de partager avec Philisine.

Les premières lignes de L’ancêtre :

De ces rivages vides il m’est surtout resté l’abondance de ciel. Plus d’une fois je me suis senti infime sous ce bleu dilaté : nous étions, sur la plage jaune, comme des fourmis au centre d’un désert. Et si, maintenant que je suis un vieil homme, je passe mes jours dans les villes, c’est que la vie y est horizontale, que les villes cachent le ciel.

La 4e de couverture des éditions Le Tripode :
(ou lien direct Site Le Tripode, avec une présentation différente un peu plus longue)

L’Ancêtre est un roman inspiré d’une histoire réelle. En 1515, trois navires quittent l’Espagne en direction du Rio de la Plata, vaste estuaire à la conjonction des fleuves Parana et Uruguay. A peine débarqués à terre, le capitaine et les quelques hommes qui l’accompagnent sont massacrés par des Indiens. Seul un mousse en réchappe. Fait prisonnier, il n’est rendu à son monde que dix ans plus tard, à l’occasion du passage d’une autre expédition. De ce fait historique, Juan José tire une fable d’une écriture éblouissante.

Juan José SAER (1937-2005)
L’ancêtre
Traduction de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon
Le Tripode, Mars 2014, 200 pages
VO : 1982, El Entenado

4 réflexions au sujet de « L’ancêtre – Juan José Saer »

  1. J’adhère à tout ce que tu dis. J’ai trouvé le texte splendide mais l’intrigue ne m’a pas accrochée : le tic narratif de l’auteur (suggérer plutôt que décrire) a fait que j’ai eu un mal fou à intégrer les personnages. J’aurais voulu y voir les liens affectifs ou davantage sociologiques. J’ai eu le sentiment que la forme prenait le pas sur le fond et cela m’a dérangée. Bisous.

    • Tu décris très bien l’effet de « recul » ressenti, qui rend le texte assez difficile d’accès. Je n’y avais pas pensé de cette manière, mais tu as raison, la forme prend au bout d’un moment le pas sur le fond. Bisous

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