Laëtitia ou la fin des hommes – Ivan Jablonka

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Prix Médicis et Prix Le Monde 2016 pour Laëtitia, dont vous vous souvenez peut-être. Jeune femme de 18 ans disparue la nuit du 18 au 19 janvier 2011, assassinée et découpée en morceaux dans le pays de Retz, après avoir été baladée toute son enfance d’une famille d’accueil à l’autre. Ivan Jablonka revient sur son histoire.

Laëtitia ou la fin des hommes est un livre un peu à part, entre document et roman. D’ailleurs, dans les listes des livres sélectionnés pour les différents prix, il est parfois dans une catégorie, parfois dans l’autre.

En fait, Ivan Jablonka rédige un essai sur les événements qui entourent ce fait divers du début de l’année 2011, mais en intégrant ses pensées, ses rencontres dans le cadre de ses recherches, ses réflexions. Il se rapproche de la démarche de Patrick Modiano dans Dora Bruder, livre qu’il cite expressément comme ouvrage de référence dans le cadre de son étude à la fin du livre, voire de celle d’Emmanuel Carrère, dans Le Royaume ou de David Foenkinos dans Charlotte par exemple.

C’est le premier intérêt de ce livre, qui détaille les étapes tant de la découverte des faits, à la manière d’un roman policier, comme si l’on se retrouvait à l’époque des événements, que les étapes de la démarche de l’historien, de ses questionnements, de ses rencontres, de ses propres doutes. Le fait divers se transforme en démarche humaniste.

L’autre intérêt de ce livre est qu’il ne s’agit pas seulement d’exploiter un fait divers pour faire frissonner le lecteur (ce qu’ivan Jablonka fait au demeurant très bien), c’est un vrai travail de recherches fouillées, abordant les faits d’un point de vue sociologique, politique, judiciaire, médiatique, outre le point de vue policier et criminel. La mise en contexte est très détaillée, le rappel de l’intervention de Sarkozy (et son utilisation à des faits populistes), la grève du monde judiciaire qui en résulte, la mise en lumière des intervenants par la presse, le rôle joué par les parents de Laëtitia, de sa famille d’accueil, de son entourage.

Il s’agit également d’un hommage sincère à cette jeune fille discrète et mal dans sa peau. Il est par ailleurs délicat et judicieux de la part d’Ivan Jablonka de donner une place à la soeur jumelle de Laëtitia, Jessica, qui doit vivre avec ce cauchemar, en plus de celui de sa propre vie. Il lui donne une place réelle et juste dans cette univers de violence conjugale et familiale.

Certes, ce livre n’est pas un page turner, Ivan Jablonka se répète parfois (un petit peu), a tendance à verser dans le sensationnel à d’autres reprises, ne sais pas toujours gérer la chronologie des chapitres, ni vraiment comment finir son livre. Oui, cette lecture se mérite parfois un peu, mais ce n’est pas grave.

Il faut retenir qu’Ivan Jablonka a été touché par son sujet, il a été sincère dans sa démarche, il a aimé Laëtitia et ses mystères, la fragilité de sa soeur Jessica, plusieurs personnes qu’il a rencontrées. J’ai admiré la distance parfaite qu’il a réussi à maintenir malgré ses émotions, l’absence de jugement et son objectivité (même si ses avis personnels transparaissent parfois toujours de manière légitime) et les différents axes qu’il a choisi d’explorer avec beaucoup d’intérêt.

L’avis de Valérie, Hélène et Séverine.

Prix Littéraires :
Prix Le Monde 2016
Prix Médicis 2016
Prix Lire 2016 – catégorie enquête

2ème sélection du Prix Fémina 2016
2e sélection du Prix Renaudot 2016
1ère sélection du Prix Décembre 2016
1ère sélection du Prix Goncourt 2016


Les premières lignes de Laëtitia :

Laëtitia Perrais a été enlevée dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011. C’était une serveuse de dix-huit ans domiciliée à Pornic, en Loire-Atlantique. Elle menait une vie sans histoires dans la famille d’accueil où elle avait été placée avec sa soeur jumelle. Le meurtrier a été arrêté au bout de deux jours, mais il a fallu plusieurs semaines pour retrouver le corps de Laëtitia.

La présentation des éditions du Seuil :

Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, Laëtitia Perrais a été enlevée à 50 mètres de chez elle, avant d’être poignardée et étranglée. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Elle avait 18 ans.

Ce fait divers s’est transformé en affaire d’État : Nicolas Sarkozy, alors président de la République, a reproché aux juges de ne pas avoir assuré le suivi du « présumé coupable », précipitant 8 000 magistrats dans la rue.

Ivan Jablonka a rencontré les proches de la jeune fille et les acteurs de l’enquête, avant d’assister au procès du meurtrier en 2015. Il a étudié le fait divers comme un objet d’histoire, et la vie de Laëtitia comme un fait social. Car, dès sa plus jeune enfance, Laëtitia a été maltraitée, accoutumée à vivre dans la peur, et ce parcours de violences éclaire à la fois sa fin tragique et notre société tout entière : un monde où les femmes se font harceler, frapper, violer, tuer.


Ivan JABLONKA
Laëtitia ou la fin des hommes
Seuil, Août 2016, 400 pages.

24e lecture du Challenge 1% Rentrée littéraire 2016

17 réflexions au sujet de « Laëtitia ou la fin des hommes – Ivan Jablonka »

  1. Ce livre a également reçu la « distinction » du livre d’enquête de l’année par le magazine Lire. En revanche, les points négatifs que tu cites et d’autres que j’ai entendus ne me donnent absolument pas envie de m’y plonger.

  2. étant moi-même assistant familial en Loire-Atlantique, je suis très hésitant d’autant plus que cette histoire a fait beaucoup de bruit chez nous et encore plus lorsque nous avons appris que la soeur de Laetitia avait été abusée sexuellement pas l’assistant familial chez qui elle était placée.

    • Je comprends que tu hésites à te plonger dans une histoire qui fasse autant écho à ton travail. Pour te rassurer, Jablonka ne tombe pas du tout dans la critique de la fonction d’assistant familial, il reconnait même les bienfaits que cela a apporté aux deux soeurs, bien évidemment, à l’exception de l’abus sexuel.

    • Je trouve que ce n’est pas facile de comprendre exactement pourquoi un auteur est attiré par un sujet plutôt qu’un autre, pourquoi Jaenada va parler de Pauline Dubuisson, Michel Bernard de Monet, ou choisir au contraire d’être dans la fiction la plus totale. Dans ce livre, il me semble que Jablonka joue son rôle de journaliste, mais en profondeur, en gardant un regard doux et bienveillant sur Laetitia et sa soeur.

  3. D’après ton billet, ça me fait aussi penser à la technique qu’a adoptée Adrien Bosc avec « Constellation » (que je n’ai pas encore lu). Franchement, ça me tenterait bien de lire ce roman/essai et ce que tu écris à son sujet me parle d’autant plus, même si je n’ai pas suivi cette affaire (je vis en Belgique).

    • Oui Laeti, tu as tout à fait raison, je ne l’ai pas cité (je n’y ai pas pensé, peut-être parce que je n’avais pas trop accroché à ce livre), mais c’est la même « technique ».

  4. C’est un livre que j’ai repéré – mais pas sûre d’avoir envie de lire le récit de ce meurtre horrible même si l’analyse d’Ivan Jablonka doit être très intéressante…

    • Il ne va pas dans la surenchère du horrible de manière répétée. Il en parle bien sûr à certains moments, mais le contexte social, judiciaire, etc prend le plus de place.

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