La Zone d’Intérêt – Martin Amis

Martin Amis - La zone d'intérêt - Calmann-lévy

La Zone d’Intérêt, on pourrait presque dire que c’est la vie quotidienne dans un camp de concentration, avec le couple Doll, Hannah et Paul, le Sonder Szmul, les autres « habitants » et les contingences du quotidien, faire au mieux et de manière efficace son travail, gérer de manière optimale les « pièces », tromper sa femme de manière discrète et sans heurt, aller au spectacle, à un dîner ou résoudre un conflit. Voilà, presque une vie quotidienne normale.

Sauf que cette normalité, cette vie quotidienne dans un camp de concentration, poussée à l’extrême du burlesque dans les dialogues et les échanges anodins d’une vie qui se déroule « presque » comme dans une ville comme une autre, est juste insupportable.

« Tout de même … un camion plein de squelettes ! C’est un peu maladroit et provincial, tu ne trouves pas ?
- Peut-être. Sans doute.

Si vous voulez être mal à l’aise, ne pas trop savoir quoi penser de ce livre qui est pourtant une satire brillante, mais tellement dérangeante qu’il est difficile de vraiment conseiller ce livre, La Zone d’intérêt est pour vous.

« Es-tu d’accord pour dire qu’on ne pourrait guère les traiter plus mal ?
- Oh, tout de même. On ne les mange pas. »

Je pense que ce livre est le premier qui me révulse autant, qui me fait hésiter entre l’arrêt de la lecture et le désir de continuer, pour la découverte d’une tentative littéraire qui laisse sans voix, que j’ai cependant peiner à terminer, ayant atteint un sentiment d’horreur et de rejet difficile à contourner.

Certains se demandent : Peut-on aller aussi loin sur le thème de la Shoa, sur l’histoire des camps de concentration, peut-on aujourd’hui traiter ce sujet avec autant de sérieux et de fausse désinvolture ? Ce roman touche le bien pensant, la conscience collective et individuelle, c’est satirique, c’est de l’humour écoeurant, Martin Amis va tellement loin qu’il est impossible de rire, mais vous allez grimacer de dégoût, avoir des hauts le coeur de rejet, non parce qu’il va dans le trash, mais au contraire, parce qu’il reste dans une pseudo légèreté de la vie quotidienne dans ce camp qui est inacceptable.

« Ca me consolerait de manière infinitésimale, je crois, de pouvoir me persuader que, dans le dortoir au-dessus du four crématoire désaffecté, règne la camaraderie, qu’on y sente une espèce de communion humaine ou, du moins, une entente respectueuse. »

C’est une sacré réussite d’arriver, avec la simple maîtrise des mots, à transmettre un tel sentiment de répulsion presque physique des yeux sur la page, le ventre se noue, c’est d’une audace folle d’écrire un livre qui ne peut finalement que susciter le rejet, la

« sensation cauchemardesque d’être plongés dans une atmosphère irréelle ».

L’avis (négatif) de Sandrine.

Les premières lignes de La zone d’intérêt :
(ou lire un extrait plus long)

L’éclair ne m’était pas inconnu ; le tonnerre ne m’était pas inconnu. Expert enviable que j’atais dans ce domaine, l’averse, non plus, ne m’était pas inconnu : l’averse, puis le soleil, et l’arc-en-ciel.
Elle revenait de la Vieille ville avec ses deux filles ; elles étaient déjà bien engagées dans la Zone d’Intérêt.

La présentation des éditions Calmann-Levy :

DÉCOR
Camp de concentration Kat Zet I en Pologne.

PERSONNAGES
Paul Doll, le Commandant : bouff on vaniteux, lubrique, assoiffé d’ alcool et de mort.
Hannah Doll, l’ épouse : canon de beauté aryen, mère de jumelles, un brin rebelle.
Angelus Thomsen, l’ officier SS : arriviste notoire, bellâtre, coureur de jupons.
Szmul, le chef du Sonderkommando : homme le plus triste du monde.

ACTION
La météorologie du coup de foudre ou comment faire basculer l’ ordre dans un système allergique au désordre.

Comment explorer à nouveau la Shoah sans reprendre les mots des autres ? Comment oser un autre ton, un regard plus oblique ? En nous dévoilant une histoire de marivaudage aux allures de Monty Python en plein système concentrationnaire, Martin Amis remporte brillamment ce pari. Une manière habile de caricaturer le mécanisme de l’horreur pour le rendre plus insoutenable encore.

Challenge RL 2015A year in EnglandMartin AMIS
La Zone d’intérêt
Traduit de l’anglais par Bernard Turle
Calmann-Lévy, Août 2015, 400 pages
VO : 2014, The Zone of Interest

21 réflexions au sujet de « La Zone d’Intérêt – Martin Amis »

  1. J’avais eu un sentiment de rejet assez similaire je pense avec Les Bienveillantes. Quelques années plus tard, sans que ce soit un souvenir de lecture agréable, ça reste quand même une lecture marquante. Bon le côté humour décalé chez Amis, ça me laisse quand même un peu dubitative. Pas sûre encore que je me lance…

    • Comme Les Bienveillantes était un énorme pavé, j’avoue que je ne suis pas allée au bout … mais j’en garde un souvenir flou d’une belle écriture littéraire assez fluide et agréable.

  2. Tu sais, je ne sais pas bien ce que ça peut apporter à la littérature et à l’humanité en général ce genre de livre. Même toi qui lui met une assez bonne note finalement avoue qu’il ne peut susciter que le rejet…peu de chances qu’il passe par moi.

    • Je pense que c’est assez difficile de garder un bon souvenir d’un moment de lecture aussi difficile, d’un roman qu’on a souvent envie d’arrêter. J’avoue avoir fait des pauses pour arriver au bout, et je ne regrette pas, car j’ai beaucoup aimé la dernière partie « Après ». Je n’en garde pas un bon souvenir en soi, mais un souvenir dérangeant, et j’aime beaucoup être dérangée par une lecture, même en négatif.

  3. J’avoue que je n’ai pas du tout envie de lire ce livre, dont je n’arrive pas fondamentalement à saisir l’intérêt.
    Et puis je termine une lecture pas facile non plus dans un autre genre, quoi que brillante (L’imposteur de Cercas), et j’ai envie ensuite de quelque chose soit de plus léger, soit en tout cas de plus immédiatement accessible…

    • L’intérêt pour moi a d’abord été de la curiosité (c’est une vilain défaut, mais il est très présent ;-)), je n’avais en plus jamais rien lu de cet auteur, et je suis souvent attirée par la singularité. J’ai été servie.

  4. Je ne suis pas tentée, je n’ai pas envie d’être dérangée à ce point. De plus, j’ai déjà tenté de lire cet auteur, en vain, n’accrochant pas du tout à son style.

    • C’est pour moi une première, et j’avoue que tout est tellement particulier dans ce livre, le style se mélangeant beaucoup au fond, qu’il m’est difficile d’appréhender le style indépendamment du reste.

  5. Gallimard l’éditeur habituel de Amis a refusé ce livre.
    J’aurais voulu lire un livre de cet auteur pour aujourd’hui mais je n’en avais pas sous la main mais je lirai un autre de ses livres dès que possible.

    • Oui, et je ne comprends pas le refus de Gallimard. Je suis très contente que Calmann-Lévy ait eu le cran de publier ce livre. C’est un livre qui n’est pas fait pour être « aimé » au sens classique certes, mais c’est un livre d’une très grande originalité et qui ose un angle d’accès inhabituel. J’aime et j’admire beaucoup l’audace.

  6. Je n’ai même pas trouvé ça dérangeant tellement c’est raté. Il faut avoir les moyens de provoquer avec humour, Amis ne les a pas. Lisons plutôt « Le nazi et le barbier » : il y a là de quoi être vraiment vraiment dérangé.

    • J’ai été très très dérangée pour ma part, et j’ai d’ailleurs du faire des pauses dans la lecture de ce livre pour cette raison. Tu as raison, il faut que je lise « Le nazi et le barbier » (j’avais d’ailleurs beaucoup aimé Fuck America).

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