La première pierre – Pierre Jourde

Pierre Jourde - La première pierre - Gallimard

La première pierre n’est pas une fiction, c’est un récit autobiographique, où Pierre Jourde raconte le pugilat dont il a fait l’objet à la suite de la publication de son livre Pays Perdu.

En effet, dans Pays Perdu, Pierre Jourde raconte son village natal (Lussaud dans le Cantal) et ses (quelques) habitants. Pour lui, c’est un hommage, pour eux, ce sont des horreurs, car il a touché là où ça fait mal. Il en a trop dit pour les personnes concernées. Il a vexé, blessé à vif des gens qu’il connaît depuis des années. Il a dévoilé des secrets qui, s’ils étaient connus pour les uns, restaient cachés pour les autres. Le livre a fait très très mal.

Le retour au pays pour les vacances, avec femme et enfants sera une véritable douche froide. Les esprits se sont échauffés depuis la publication. L’arrivée de Pierre Jourde et de sa famille est attendue. Faire mal à celui qui fait mal : c’est la loi du Talion. C’est le langage de la terre qui parlera, avec des pierres qui veulent blesser – et qui blesseront son fils de 15 mois, – c’est le langage du corps, avec les poings qui frappent. C’est la rage, la colère, c’est le côté animal de l’homme blessé qui surgit, et qui fera des dégâts physiques et psychologiques. Pierre Jourde ripostera et frappera aussi, pour se défendre et défendre les siens.

La première partie du récit, qui expose cette violence et cette incompréhension, puis le procès qui a eu lieu (devant le Tribunal d’Aurillac) est intéressante et captivante. On reste toujours sans voix devant de tels événements, et l’écriture est probablement plus puissante que la parole pour que le message passe, et il passe jusque là très bien.

Cela devient plus difficile avec la deuxième partie du roman (fictive, il n’existe pas deux parties identifiées), qui est presque entièrement centrée sur Pierre Jourde, sur ses pensées, ses souvenirs, sa volonté de s’expliquer, de se dédouaner, de se justifier. Si elle commence par intéresser, elle va ensuite ennuyer, voire légèrement agacer.

On sent derrière chaque mot l’exaspération, la colère toujours présente parfois, et ce besoin viscéral de se justifier, de se déculpabiliser, d’expliquer, encore, encore et toujours.

Si le texte est bien écrit, le propos visant à l’explication auto-centrée, l’auto-justification, l’auto-analyse devient vraiment répétitif et ennuie. Lui a voulu – dit-il – raconter la beauté sauvage de son pays natal, rendre hommage aux habitants de son village, eux n’ont compris que les attaques, la volonté de nuire, la méchanceté.

Depuis le début du récit, il se parle d’ailleurs à lui-même, à la deuxième personne du singulier, se tutoyant, s’interrogeant, décortiquant le livre litigieux, Pays Perdu, pour s’expliquer dans le détail. Il se voudrait, dix ans plus tard, au dessus de cet événement. Il ne l’est pas. Il voudrait faire taire sa susceptibilité, c’est impossible. Il voudrait oublier cette rancœur, elle est la plus forte.

Pierre Jourde voudrait donner l’impression d’un homme sympathique, mais étrangement, cela ne fonctionne pas, et un sentiment assez désagréable s’installe. Alors que la compassion était présente au début du récit, au fil des pages, c’est l’image d’un homme orgueilleux, rancunier, noyé dans une rage persistante, borné et assez ancré dans ses certitudes qui se dessinent, et bien qu’il affirme le contraire, le mépris reste mal dissimulé entre les lignes. Est-ce qu’il pardonnera ? la réponse est claire : « C’est terminé, et à jamais, et c’est très bien ainsi ».

Alors lorsque cette image s’installe, que l’auto-justification persiste et se répète ; la lassitude est la plus forte et on se prend à regretter (en dépit de sa belle écriture) les cent dernières pages.

Prix Jean Giono
Prix Jean Giono 2013

Les premières lignes de La première pierre :

Surtout, tu ne cognes pas. c’est ce que ta mère t’avait dit : si on t’agresse, tu ne réponds pas. Ensuite, tu vas déposer plainte à la gendarmerie. Et Sophie, pour autant qu’est possible la mémoire de ce qui s’est passé, car la violence d’un événement a cet effet de recomposer ce qui l’a précédé, de redistribuer l’oubli et le souvenir, avait glissé, en termes moins impératifs, un conseil identique. Surtout, en cas de rixe, ne pas frapper.

Pour connaître la présentation de La première pierre par l’éditeur :
La première pierre par Gallimard

Et aussi, l’avis audio :

Pierre JOURDE, La première pierre
Parution : Juin 2013 – Gallimard

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(Dernière mise à jour : 25/04/2014)

4 réflexions sur « La première pierre – Pierre Jourde »

  1. Il y a une certaine ambiguïté, on peut se demander si c’est Jourde le méchant ou les autres,
    les autres ils attaquent avec des pierres, ils veulent rester dans l’obscurité, ne pas être exposés aux regards. Jourde il fait mal, avec ses mots, les mots peuvent blesser et ont blessé, sans le vouloir, c’est ce que dit Jourde pour sa défense. Il y a une réflexion intéressante (on aime ou non ce passage dans le livre de la narration à la réflexion) sur ce que la littérature peut ou doit dire, sans tout dire explicitement, rester dans une zone intermédiaire.
    Je trouve ceci (traduction automatique) sur le site du Journal El Pais :
    « Wislawa Szymborska poète polonais (prix Nobel 1996) a déclaré que l’écriture était à la recherche pour « le fait que la peinture est appelé clair-obscur ».

    • Merci Denis, j’aime beaucoup la situation de cette poète polonaise que j’avoue ne pas connaître du tout ; elle reflète en effet très bien l’ambiguïté du livre. Je n’ai pas lu le livre qui est à l’origine de cette situation, je m’étais dit que j’allais le faire … et je me suis lancée dans d’autres lectures au final.

      • Je ne la connaissais pas non plus mais comme je regardais par curiosité les 10 meilleurs livres de l’année pour ce journal (un livre traduit de cette poétesse y figure, ainsi que d’autres auteurs dont on parle moins en France) , j’ai trouvé cette réflexion qui m’a rappelé ce que dit Jourde. En enquêtant sur, en divulguant, des secrets de sa propre histoire, il dévoile (selon la perception des villageois) d’autres affaires du village, connues de tous, mais destinées à rester dans l’ombre, et c’est ce qui ne lui aurait pas été pardonné. En même temps certains détails de la vie locale, que Jourde dit apprécier, peuvent faire apparaitre les lieux et les habitants sous un jour peu flatteur.

        • Oui, peu flatteur, c’est bien ce que j’ai pensé. Bon, je vais aller regarder cette fameuse liste, ça m’intrigue. Bonnes fêtes !

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