La petite femelle – Philippe Jaenada

Philippe Jaenada - La petite femelle - Julliard

La petite femelle est un roman contre-enquête sur Pauline Dubuisson, qui a tué de trois coups de feu son ancien amant, Félix Bailly, et a été condamnée à la prison à perpétuité pour son crime en 1953. Le scandale d’une époque.

L’histoire de Pauline Dubuisson a récemment intéressé plusieurs écrivains. En janvier 2015, Jean-Luc Seigle publie également un livre sur Pauline Dubuisson, Je vous écris dans le noir. C’est vrai que l’histoire de ce procès, ce crime féminin avec son côté romanesque, est un sujet parfait pour un roman.

Mais Philippe Jaenada va plus loin que le roman classique. Son livre est à la limite de l’essai. Il a effectué de nombreuses recherches, et s’est totalement imprégné de la vie de son héroïne pour écrire son livre. Le travail a dû être phénoménal. Ce livre décrit de manière extrêmement précise, l’origine familiale, les amours, le meurtre, l’enquête policière, le procès, bref, toute la vie de Pauline Dubuisson. Lorsqu’il décrit le travail des inspecteurs de l’époque, Philippe Jaenada reprend toutes les dépositions, les déplacements, les horaires, pour montrer la légèreté de l’enquête et appuyer sa thèse de l’homicide involontaire. Il met d’ailleurs en exergue un point essentiel de l’enquête et une déclaration de Pauline Dubuisson :

« Je vous assure que j’ai passé la nuit avec lui » (Pauline Dubuisson, 18 novembre 1953)

C’est absolument passionnant, mais c’est aussi – désolée Philippe – trop long. Je reconnais qu’il n’est pas toujours facile de faire le choix et le tri dans une masse énorme d’information, mais un effort de synthèse aurait été le bienvenu. Mais d’un autre côté, je reconnais aussi qu’il est plaisant de voir que l’auteur aime tellement son héroïne, qu’il a une telle conviction pour la défendre et convaincre le lecteur.

Un autre point explique la longueur du roman. Philippe Jaenada – qui a écrit en majorité des livres autobiographiques – a du mal à ne pas parler de lui. Son livre est ponctué de nombreuses digressions personnelles (comme il l’avait déjà fait dans Sulak), dont l’opportunité peut se poser dans un livre essai comme celui-ci.

Ceci étant, elles sont tellement légères, drôles et agréables, qu’elles deviennent bienvenues dans un livre où le côté documentaire l’alourdit parfois un peu. Ma préférée est celle sur le Prix de Flore – totalement véridique m’a-t-il confirmé – qui est à mourir de rire. Philippe Jaenada sait jouer avec l’humour à la perfection et manie parfaitement l’autodérision. Dans le genre, la lecture de Les brutes, est un pur régal.

Malgré sa longueur, sa lecture facile, son écriture simple, presque parlée, rend ce livre très accessible. En plus d’être intéressant et drôle, j’ai retrouvé le côté passionnant du livre de Gilles Perault, Le pull-over rouge, cette façon de mettre à jour des évidences et de montrer les partis pris, le ridicule de certains articles de presse, de certains témoignages, et leurs conséquences. Les exemples comparatifs sur d’autres procès de crimes féminins sont notamment édifiants.

Bref, abstraction faite de la longueur, La petite femelle est un chouette roman.

Les avis de Caroline, Claudia, Eimelle, Eva, Fleur, Léa et Vincent.

Les premières lignes :
(ou lire un extrait plus long)

Je suis comme les bébés, quand la nuit tombe, j’ai besoin d’un whisky. Eux, les pauvres, ne peuvent que pleurer, hurler, gémir pour les plus coriaces, passer seuls ce moment bancal, triste et inquiétant de la fin du jour – on m’en parlait, je n’y croyais pas jusqu’à ce que je le constate sur mon fils, lors de ces premiers mois sur terre : dès qu’on commence à respirer, on a sombrement, profondément conscience d’un malheur vers dix-sept heures en hiver, plus tard en été, la sensation de perdre quelque chose.

La présentation des éditions Julliard :

Au mois de novembre 1953 débute le procès retentissant de Pauline Dubuisson, accusée d’avoir tué de sang-froid son amant. Mais qui est donc cette beauté ravageuse dont la France entière réclame la tête ? Une arriviste froide et calculatrice ? Un monstre de duplicité qui a couché avec les Allemands, a été tondue, avant d’assassiner par jalousie un garçon de bonne famille ? Ou n’est-elle, au contraire, qu’une jeune fille libre qui revendique avant l’heure son émancipation et questionne la place des femmes au sein de la société ? Personne n’a jamais voulu écouter ce qu’elle avait à dire, elle que les soubresauts de l’Histoire ont pourtant broyée sans pitié.
Telle une enquête policière, La Petite Femelle retrace la quête obsessionnelle que Philippe Jaenada a menée pour rendre justice à Pauline Dubuisson en éclairant sa personnalité d’un nouveau jour. À son sujet, il a tout lu, tout écouté, soulevé toutes les pierres. Il nous livre ici un roman minutieux et passionnant, auquel, avec un sens de l’équilibre digne des meilleurs funambules, il parvient à greffer son humour irrésistible, son inimitable autodérision et ses cascades de digressions. Un récit palpitant, qui défie toutes les règles romanesques.

Philippe JAENADA
La petite femelle
Julliard, Août 2015, 720 pages

challenge-un-pave-par-moisChallenge petit bac 2015Challenge RL 2015

18 réflexions au sujet de « La petite femelle – Philippe Jaenada »

  1. J’avais / j’ai de gros à priori sur l’auteur mais je l’ai vu il y a quelques semaines dans l’émission On n’est pas couchés, et l’enthousiasme de Léa Salamé m’a peut-être fait changer d’avis, tout au moins pour ce titre là.

  2. J’avoue avoir été rebutée par l’épaisseur du volume. Non que que je n’aime pas les pavés, mais le sujet ne me tentait pas suffisamment, je pense, pour m’y attaquer. Et comme, en plus, je n’ai encore jamais lu cet auteur, je n’étais pas suffisamment en confiance pour tenter l’aventure…

    • Je t’avoue que j’ai très envie de lire un ancien de ses livres, autobiographiques, car j’adore son humour, et en plus, je l’aime bien aussi Jaenada, je le trouve super sympa (et très touchant).

  3. Comme Clara, j’ai lu (et personnellement beaucoup aimé) celui de Jean-Luc Seigle donc pour le moment pas envie de lire celui-ci, surtout en apprenant qu’il fait des digressions mais ici ce n’est pas à la première personne, et on est à la limite de l’essai, dis-tu. J’ai par contre trouvé pour 50 centimes le Pull-Over rouge et tu me rappelles qu’il faut que je le lise ! Bonnes fêtes

    • On est à la limite de l’essai en raison du détail et de la précision dans tout ce qui concerne Pauline Dubuisson, mais avec un style presque « parlé », donc très facile à lire. En revanche, pour les digressions, elles sont à la première personne : C’est Jaenada qui parle de lui, parfois en lien avec le livre et le sujet, mais pas toujours, parfois, comme pour le Prix de Flore ou la relation avec sa femme, ça n’a rien à voir.

  4. As-tu lu celui de Jean-Luc Seigle, roman à la première personne, excellent avec une superbe écriture ? Je suis aussi tentée par celui-ci mais plus tard…

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