La maladroite – Alexandre Seurat

Alexandre Seurat - La maladroite - Le Rouergue

La maladroite est un texte perturbant, tiré d’un fait divers et des recherches effectuées par Alexandre Seurat sur les violences subies par une petite fille, Diana. Les marques ? Ce n’est rien, elle se cogne, elle tombe, Diana est la maladroite.

L’histoire est racontée principalement à travers les yeux et les ressentis des différents intervenants et témoins de cette violence, les membres de la famille (la grand-mère, la tante, les cousins, le frère) et les personnes de la fonction publique (L’institutrice, la directrice, la médecin scolaire …).

Diana elle-même est quasiment absente. Ses pensées réelles sont inconnues, les adultes transcrivent ce qu’ils pensent, ce qu’ils croient de sa situation. Personnage principal absent, elle ne parlera en direct que trois fois, de manière très lapidaire, comme si elle n’existait pas, comme si on ne s’était jamais préoccupé assez d’elle, comme si, même le narrateur, même l’auteur lui-même, la mettait au second plan. J’ai vraiment trouvé cette idée très intéressante.

Très intéressante aussi, la construction consistant à faire parler les personnages à la manière d’une pièce de théâtre, parfois avec des échanges entre eux, la plupart du temps dans des longs monologues intérieurs. Une nouvelle fois, la forme sert le fond. Diana invente sa vie pour les autres, comme si elle n’était qu’un personnage, jamais un être humain, jamais une enfant en souffrance. La famille s’invente une image de famille idéale. Et les instituteurs et directeurs s’inventent aussi entre eux une pièce scolaire, qui ressemble fortement à ne pas vouloir voir l’évidence.

D’ailleurs, Le troisième élément qui est traité avec brio, et qui l’est tellement bien que c’est difficile de ne pas être agacée par la situation, c’est ce sentiment d’immobilisme et d’incapacité, de mollesse et d’aveuglement des différents intervenants étatiques. Chacun renvoie la responsabilité de l’action vers l’autre. Je ne connais pas la réalité et les moyens qui peuvent être mis en oeuvre dans une telle situation, mais s’agissant de la mise en littérature d’un fait divers réel, par un instituteur qui connait donc le fonctionnement du système éducatif, ça fait froid dans le dos.

Très belle découverte d’un sujet d’une grande force, traité avec subtilité et pudeur selon une construction originale. Auteur à suivre indéniablement.

Les avis (entre des tas d’autres) de Cajou, Cathulu, Delphine, Eimelle, Léa, Leiloona, Noukette, Stéphie, Tiben et Vincent.

Les premières lignes de La maladroite :

Quand j’ai vu l’avis de recherche, j’ai su qu’il était trop tard. Ce visage gonflé, je l’aurais reconnu même sans son nom – ces yeux plissés, et ce sourire étrange – visage fatigué, qui essayait de dire que tout va bien, quand il allait de soi que tout n’allait pas bien, visage me regardant sans animosité, mais sans espoir, retranché dans un lieu inaccessible, un regard qui disait, Tu ne pourras rien, et ce jour-là j’ai su que je n’avais rien pu.

La 4e de couverture des éditions du Rouergue :

« Je voudrais me rappeler Diana, mieux que je ne peux en vrai. Je voudrais me rappeler tout ce que Diana et moi nous n’avons jamais fait ensemble, comme si nous l’avions fait. Parfois j’écoute des musiques de notre enfance, et je voudrais que la musique me la rappelle, mais la musique ne me rappelle rien, parce que nous n’étions pas ensemble, nous n’avons pas vécu la même enfance. »

Diana, 8 ans, a disparu. Ceux qui l’ont approchée dans sa courte vie viennent prendre la parole et nous dire ce qui s’est noué sous leurs yeux. Institutrices, médecins, gendarmes, assistantes sociales, grand-mère, tante et demi-frère… Ce choeur de voix, écrit dans une langue dégagée de tout effet de style, est d’une authenticité à couper le souffle. Un premier roman d’une rare nécessité.

Challenge RL 2015Alexandre SEURAT
La maladroite
Le Rouergue, août 2015, 128 pages

16 réflexions au sujet de « La maladroite – Alexandre Seurat »

  1. Je suis d’accord avec toi sur le choix de la construction qui est original mais j’ai trouvé qu’il n’y avait aucun style dans ce roman. Les personnages parlent tous avec le même style, la même voix, et ça m’a vraiment dérangé.

    • Le style n’est pas le point fort, c’est vrai, c’est une lecture facile sans complication.
      Le fait que les personnages ont tous la même voix ne m’a pas gênée. Je me suis dit en fait que c’était un choix volontaire pour mettre l’accent sur le caractère « immobiliste » ou « attentiste » des gens face à une telle situation.

    • J’ai vraiment trouvé que c’était un côté intéressant cette réserve, il ne parle finalement qu’assez peu de la violence en tant que telle (je veux dire des coups en tant que tels).

    • Je ne voulais pas vraiment le lire non plus, à force d’avoir lu tous les avis, j’avais un peu l’impression d’avoir lu le livre (J’ai le même sentiment avec La petite barbare). Si ce n’est pas un coup de coeur, je l’ai quand même lu d’une traite, et j’ai vraiment aimé la construction en « pièce de théâtre » si l’on peut dire.

  2. On l’a énormément vu sur les blogs ce roman, je ne sais pas trop quoi en penser, il y a peu de bémols mais je crois qu’Estelle a émis quelques réserves. Bon soyons honnêtes, ce n’est pas le genre de lectures qu’il me faut en ce moment, mais un roman qui dénonce l’immobilisme devant une enfant maltraitée, c’est toujours une bonne chose.

    • Oui, il existe quelques avis avec des réserves, que je comprends d’ailleurs, ce n’est pas non plus le meilleur livre de l’année, mais ça se lit quand même très bien. Je suis d’accord, ce n’est pas le moment pour toi pour ce genre de livre ;-)

  3. ce n’est habituellement pas le genre de roman qui m’attire, les histoires d’enfants martyrs me font peur, et je crains également les dérapages misérabilistes, mais le nombre de billets positifs que je lis sur ce livre me fait penser que je vais bientôt sauter le pas

    • Non, non, ne crains pas de dérapages misérabilistes, il n’y en a pas. Ce n’est l’angle choisi pour le traitement de la violence, plutôt celui des personnes et de leur action (ou manque d’action) autour de cette petite fille.

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