La guerre n’a pas un visage de femme – Svetlana Alexievitch

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Prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Alexievitch regroupe dans La guerre n’a pas un visage de femme des témoignages directs et profondément sincères de femmes ayant combattu pendant la seconde guerre mondiale. C’est terriblement poignant.

Même si le style de Svetlana Alexievitch pourrait faire pencher le livre du côté du roman, c’est en réalité un essai qui regroupe des recherches, interviews, récits et souvenirs de femmes, écoutés, enregistrés, entendus pendant sept ans et retranscrits de manière réfléchie. C’est un travail phénoménal, le résultat l’est tout autant.

Ce qui est surprenant d’abord, c’est cette nouvelle façon de témoigner sur la seconde guerre mondiale, généralement, cette guerre est principalement racontée par des hommes, ou par des femmes restées à l’arrière et qui en sont éloignées. Là, c’est le contraire, les femmes qui ont droit à la parole sont des femmes soldats. Elles ont combattu, tué, souffert, mais avec leur sensibilité de fille, de mère, de soeur. Une vision et des paroles jamais lues à ce jour.

Ce qui bouleverse autant, outre la violence des expériences vécues, c’est le fait que toutes les générations témoignent en toute franchise, sans fard, même si elles le font 30 à 40 ans après les événements, certaines n’étant que des fillettes à l’époque des faits. Mais c’est aussi grâce à un regard de toutes les catégories sociales, de l’ouvrière au médecin, de la journaliste à l’infirmière, de la célibataire à la femme mariée, de la mère de famille à celle qui n’a jamais eu d’enfant. Les témoignages deviennent ainsi universels, englobant tous les ressentis, toutes les forces, toutes les faiblesses, toutes les douleurs.

Ce qui est absolument fascinant, c’est cette façon dont la succession de petites histoires personnelles, qui pourraient parfois paraître insignifiantes, ne le sont jamais. Ces histoires s’élèvent, s’imbriquent comme un jeu de construction, s’emboîtant les unes dans les autres, pour construire au fil des pages une histoire beaucoup plus grande, l’Histoire, celle qui construit notre monde.

Les textes sont tellement touchants et bouleversants, qu’il m’a parfois été difficile de lire trop de témoignages d’affilés. Le ventre se serre vite, la chair de poule est latente, la gorges devient sèche. Car la franchise de ces témoignages, la mise à plat des sentiments, sans volonté romanesque, les rendent tellement dénués de toute exagération et de tout pathos, que la réalité apparait trop franchement, dans une lumière triste et douloureuse souvent trop vive. A certains moments, la dose de souffrance était trop forte à supporter. Il a fallu poser le livre de côté, prendre un bol d’air, laisser le sang, les cris, la mort s’éloigner.

Dans la présentation de son livre, Svetlana Alexievitch écrit :

Je n’écris pas sur la guerre, mais sur l’homme dans la guerre. J’écris non pas une histoire de la guerre, mais une histoire des sentiments.

En écrivant sur les sentiments, elle touche juste, elle touche « la part d’humain toujours présente en l’homme », et la fait intensément vibrer, très intensément. A lire en sachant à quoi s’attendre, mais à lire sans faute.


Les premières lignes de La guerre n’a pas un visage de femme :

J’écris un livre sur la guerre … Moi, qui n’ai jamais aimé lire des livres de guerre, bien qu’en mon enfance et mon adolescence ce fût la lecture préférée de tous. De tous les garçons et filles de mon âge. Et cela n’avait rien d’étonnant : nous étions les enfants de la Victoire.

La présentation des éditions J’ai Lu :

La Seconde Guerre mondiale ne cessera jamais de se révéler dans toute son horreur. Derrière les faits d’armes, les atrocités du champ de bataille et les crimes monstrueux perpétrés à l’encontre des civils, se cache une autre réalité. Celle de milliers de femmes russes envoyées au front pour combattre l’ennemi nazi.

Svetlana Alexievitch a consacré sept années de sa vie à recueillir des témoignages de femmes dont beaucoup étaient à l’époque à peine sorties de l’enfance. Après les premiers sentiments d’exaltation, on assiste, au fil des récits, à un changement de ton radical, lorsque arrive l’épreuve fatidique du combat. Délaissant le silence, ces femmes osent enfin formuler la guerre telle qu’elles l’ont vécue.


Svetlana ALEXIEVITCH
La guerre n’a pas un visage de femme
Traduit du russe par Galia Ackerman et Paul Lequesne
J’ai Lu, Mars 2005, 416 pages.
VO : 1985, U vojny ne ženskoe lico

22 réflexions au sujet de « La guerre n’a pas un visage de femme – Svetlana Alexievitch »

  1. J’ai lu ce livre il y a quelques années, un long voyage en train où je n’ai fait que pleurer. À l’époque je n’avais pas ouvert Bibliolingus, mais je ne sais pas si j’aurais trouvé les mots pour en parler ! Chapeau !

  2. Je suis ravie de voir que cette lecture commune t’a donné l’occasion de découvrir Svetlana Alexievitch de manière aussi fructueuse. J’espère que cela te donnera envie de continuer. Les deux autres titres que j’ai lus (La supplication et La fin de l’homme rouge, mon préféré à ce jour) sont eux aussi très émouvants. Sur le même principe, une succession de témoignages divers, elle parvient comme à extraire une partie de l’âme de ses concitoyens..

    • Oui, en effet, cela me donne envie de continuer, j’en lirai un autre (ou plusieurs autres), mais pas dans l’immédiat. J’avais noté la Supplication, mais je garde maintenant en tête La fin de l’homme rouge. Je craignais que cette lecture soit difficile pour être parfaitement honnête. Mais s’ils sont aussi très émouvants, c’est différent. Merci pour ces précisions.

  3. C’est une auteure que j’ai l’intention de lire ; pour l’instant j’attends, il faut être bien prête, les thèmes son durs. Je l’ai entendu plusieurs fois à la radio, elle est extrêmement intéressante et humaine.

    • Entièrement d’accord Aifelle, il faut être prête, parce qu’elle réussit tellement bien à rendre la réalité de manière justement très humaine et très sensible, que les témoignages font échos de manière étonnamment puissante.

  4. un point de vue qui semble très original et intéressant. Je ne la connaissais pas avant son Prix Nobel mais je l’ai vue par la suite à LGL et je l’avais trouvée passionnante.
    Difficile de passer à côté de ce livre après un billet aussi sensible de ta part – c’est rare de te sentir aussi émue par un livre

    • J’ai été étonnée moi-même de cette émotion, et de la difficulté que j’ai eu à lire ce livre d’une traite, c’était « trop » dur. Et comme on ressent la réalité de manière très puissante, c’est très différent de ce que je lis habituellement, c’est certain.

  5. Les témoignages recueillis sur les habitants de Tchernobyl sont tout aussi terribles et émouvants. Le point de vue qu’elle nous offre ici avec ces femmes soldats est en effet tout à fait original et certainement plus parlant/émouvant qu’un livre d’historien sur le sujet.

    • J’ai été vraiment étonnée par ce point de vue. Je ne suis pas experte sur le sujet, mais je n’avais jamais rien lu de tel. Je pense aussi qu’être une femme lectrice a un impact différent, et beaucoup plus vif.

    • J’avoue qu’avant son Nobel, je ne la connaissais pas vraiment … Mais je me suis intéressée à ce qu’elle avait écrit, et visiblement, elle a plus ou moins la même façon documentaire de traiter ses sujets. Tous ses livres doivent être poignants.

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