La grève des électeurs – Octave Mirbeau

Octave MIRBEAU - La grève des électeurs - Allia

La grève des électeurs est un petit texte qui résonne grandement en ce jour de premier tour de l’élection présidentielle. Octave Mirbeau nous parle avec une ironie délectable de l’abstention électorale. Son discours ébranle, il est terriblement contemporain.

Difficile de ne pas se sentir concerné derrière son « électeur averti, convaincu, de l’électeur théoricien, de celui qui s’imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions ».

« Qu’est ce qu’il espère ? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l’assomment, il faut qu’il se dise et qu’il espère quelque chose d’extraordinaire que nous ne soupçonnons pas ».

A la lecture de ce petit texte, certes radical et parfois peu nuancé, paru dans Le Figaro le 28 novembre 1888, ce sont extraits sur extraits, et phrases après phrases qui font miroir à la situation actuelle. C’en est troublant. La politique existe depuis des siècles nous rappelle-t-il, les grands restent les grands, les petits restent les petits. La question de l’engagement et de l’abstention aussi.

Ce texte est suivi d’un autre du 14 juillet 1889 sur le même thème, sur la base de l’élection à venir de (peut-être) Mermeix, de la situation politique de l’époque, avec l’hésitation entre la guerre et la révolution, le parti boulangiste, Ferry, Orléans ou Napoléon. L’aliénation de l’électeur et ses espoirs restent le sujet, même si les noms de certaines des personnes citées ne représentent plus grand chose aujourd’hui.

Comme le dit Cécile Rivière dans Les Moutons noirs, son commentaire qui clôt ce tout petit livre percutant, « ce qui frappe et heurte notre confort, c’est sans doute la pérennité et sa pertinence ». C’est aussi cette façon directe de critiquer, de fustiger les politiques, cette liberté de propos qu’Octave Mirbeau se permet dans Le Figaro de l’époque, et qui parait improbable de lire aujourd’hui dans un quotidien national, ou alors dans un papier estampillé anar ou rebelle (Octave Mirbeau a commencé à l’extrême gauche, avant de suivre un parcours politique atypique, comme cela est habilement rappelé, jusqu’à l’extrême droite et l’écriture de textes antisémites).

Disparu il y a un siècle (le 16 février 1917 exactement), Octave Mirbeau prône le désengagement et l’abstentionnisme avec vivacité. Même si je ne partage pas du tout cette idée, je vous invite à découvrir ce petit ouvrage, étonnant par ces phrases terriblement d’actualités.

Et puis, allez voter !


Les premières lignes de La grève des électeurs :

Une chose m’étonne prodigieusement – j’oserai dire qu’elle me stupéfie – c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose …

La 4e de couverture des éditions Allia :

Les moutons vont à l’abattoir,
Ils ne disent rien, eux,
et ils n’espèrent rien.

Octave Mirbeau


Octave MIRBEAU (1848 – 1917)
La grève des électeurs
Allia, mai 2009, 46 pages

11 réflexions au sujet de « La grève des électeurs – Octave Mirbeau »

  1. Intéressant sans doute, surtout au niveau de la réflexion, maintenant dans la pratique, ça se discute .. Et Delphine-Olympe a raison, il y a un nombre non négligeable de citoyens aujourd’hui qui s’engagent au-delà du vote, qui ne se contentent pas d’un bulletin dans l’urne toutes les x années.

    • La vraie difficulté (à mon avis) est de faire un choix, surtout quand il est difficile. Alors l’abstention, si je comprends bien l’idée, je n’adhère pas particulièrement. Mais j’ai toujours préféré la difficulté à la facilité.

  2. Cet Octave Mirbeau gagne à être lu (comme beaucoup d’écrivains, bien sûr…). Son « Journal d’une femme de chambre », de par son titre et sans que personne ne le lise plus, nous fait le ranger parmi les prudes et les vieux croutons : que nenni ! J’ai sous le coude « Le jardin des supplices » et crois-moi, ça déménage !!

    • Je l’ai lu Le Jardin des Supplices, et je suis bien d’accord, ça déménage carrément ! J’ai du retard dans mes billets, mais j’ai bien l’intention d’en parler cette année quand même ;-)

  3. Intéressant le commentaire de Delphine, auquel j’adhère totalement.
    D’Octave Mirbeau, j’ai beaucoup aimé « le journal d’une femme de chambre ».
    Je ne connaissais pas sa pensée politique et ce grand écart de l’extrême gauche à l’extrême droite.
    J’ai toujours voté et même si j’ai parfois du mal à choisir celui à qui je vais donner ma voix, j’y tiens !

    • Je suis d’accord, très intéressant.
      J’ai lu « Le journal d’une femme de chambre » il y a très longtemps, et j’en garde un excellent souvenir. Je vais parler « prochainement » (cet été probablement) du Jardin des supplices, dans un tout autre genre.
      Je ne connaissais pas non plus sa pensée politique, et c’est d’ailleurs ce que j’ai beaucoup aimé dans cette édition, c’est de remettre le texte en contexte.

  4. Oui, je l’ai repéré ce texte.
    C’est certain qu’il doit résonner avec notre actualité.
    L’erreur de l’abstentionnisme, je crois, c’est de penser que donner sa voix à quelqu’un c’est lui déléguer entièrement un pouvoir. On ne peut pas de contenter de déposer un bulletin dans l’urne tous les X années. Certes on vote. Mais on exerce également sa citoyenneté au quotidien, dans des associations, dans les entreprises, dans les branches professionnelles, dans les collectivités territoriales. Il y a de multiples formes et de la place pour tout le monde. Sinon, le vote est un leurre et on ne sort de l’isoloir que dégoûté ou cynique…

    • Merci infiniment Delphine pour ton commentaire qui est très juste, auquel je souscris entièrement, et qui n’est à mon sens pas assez relayé. On parle beaucoup de votes et d’urnes, mais de citoyenneté, bien trop peu …

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