L’intérêt de l’enfant – Ian McEwan

Ian McEwan - L'intérêt de l'enfant - Gallimard

L’intérêt de l’enfant raconte sur quelques mois le quotidien de Fiona Maye, juge aux affaires familiales à Londres, qui doit rendre des jugements dans des cas compliqués, opposant des parents ou des institutions en situations conflictuelles. Une situation particulière attirera plus son attention. Celle d’Adam Henry.

Dès le début du livre, le lecteur entre dans la vie de Fiona, 59 ans. Lorsque son mari Jack lui fait remarquer qu’ils n’ont pas fait l’amour depuis longtemps, qu’il en a besoin et va la tromper, Fiona s’agace, met de côté cette question qu’elle a déjà entendue plusieurs fois. Elle a des choses plus importantes à régler. Son quotidien à la Chambre des affaires familiales lui prend tout son temps et occupe presque toutes ses pensées

Et cette vie de magistrat est vraiment intéressante. Quelle option choisir pour Rachel et Nora, dont les parents juifs en cours de divorce se disputent l’éducation sur fond d’orthodoxie et de croyance religieuse ? Faut-il croire cette mère anglaise persuadée de l’enlèvement prochain de sa fille par son père, un riche homme d’affaire marocain et musulman ? Que faut-il faire pour ces deux enfants siamois, en tuer un pour faire vivre l’autre ?

Surtout, quelle décision va-t-elle prendre concernant Adam qui refuse une transfusion sanguine, élevé par des parents Témoins de Jéhovah ? Il est vraiment passionnant de lire le déroulement de ces affaires, exposées toujours de manière très factuelle, avec les points de vue des différentes parties en présence, en fonction de leur foi, de leurs valeurs morales, de leurs croyances, sous couvert de la rigidité de la loi et des règles de Common Law (système différent de celui du droit français). On comprend parfaitement bien comment Fiona doit analyser la situation, le doute qui parfois peut l’étreindre, en acceptant les différentes croyances religieuses, tout en devant motiver ses décisions de manière juridique et objective.

L’idée d’alléger un peu ses différents cas en développant en parallèle les difficultés rencontrées par Fiona dans sa vie de couple est un choix judicieux, qui permet de lui redonner un rôle de femme – pas seulement de magistrat compétent – de femme forte et fragile, et de montrer la difficulté de concilier une vie professionnelle très prenante, centrée sur l’histoire d’autres familles, d’autres enfants, avec sa propre vie personnelle, sa propre vie de couple.

Si le personnage fort et passionné de Fiona est l’une des raisons de la réussite de ce livre, il s’explique aussi par la subtilité avec laquelle Ian McEwan manie l’intime et les valeurs morales, avec toujours énormément d’objectivité, et la grande finesse avec laquelle il transmet le message que la vérité absolue n’existe pas.

Les premières lignes de L’intérêt de l’enfant :
(ou lire un extrait plus long)

Londres. Une semaine après la Pentecôte. Pluie implacable de juin. Fiona Maye, juge aux affaires familiales, un dimanche soir, chez elle, allongée sur une méridienne, regardant fixement, au-delà de ses pieds gainés par un collant, le fond de la pièce, un pan de la bibliothèque installée en retrait de la cheminée, et de l’autre côté, près d’une haute fenêtre, la minuscule lithographie de Renoir représentant une baigneuse, achetée trente ans plus tôt pour cinquante livres.

La 4e de couverture des éditions Gallimard :

À l’âge de cinquante-neuf ans, Fiona Maye est une brillante magistrate spécialiste du droit de la famille. Passionnée, parfois même hantée par son travail, elle en délaisse sa vie personnelle et son mari Jack. Surtout depuis cette nouvelle affaire : Adam Henry, un adolescent de dix-sept ans atteint de leucémie, risque la mort. Les croyances religieuses de ses parents interdisant la transfusion sanguine qui pourrait le sauver, les médecins s’en remettent à la cour. Après avoir entendu les deux parties, Fiona décide soudainement de se rendre à l’hôpital, auprès du garçon. Mais cette brève rencontre s’avère troublante et, indécise, la magistrate doit pourtant rendre son jugement.
Dans ce court roman, Ian McEwan allie avec justesse la froideur de la justice à la poésie et à la musicalité qui imprègnent la vie des personnages. Dans un style limpide, il crée une ambiance oppressante et fait preuve d’une complexité thématique impressionnante. Les certitudes se dérobent : où s’arrête et où commence l’intérêt de l’enfant?

Challenge RL 2015A year in EnglandIan McEWAN
L’intérêt de l’enfant
Traduit de l’anglais par France Camus-Pichon
Gallimard, Octobre 2015, 240 pages
VO : 2014, The Children Act

32 réflexions au sujet de « L’intérêt de l’enfant – Ian McEwan »

  1. J’aime beaucoup la couverture mais hormis cela le sujet ne me tente pas le moins du monde voire pas du tout. Comme certaines j’ai l’impression que le sujet relève plus de l’ordre du documentaire télé que du roman et même en tant que documentaire télé je ne l’aurais pas regardé.

    • Je ne dirais pas que le sujet relève du documentaire télé. Les conflits des membres d’une famille, vis à vis de la garde et de l’éducation des enfants (et autres cas) est un problème réel, qui s’accentue avec les croyances religieuses et règles éthiques. Le sujet est vraiment traité comme un roman, mais avec des passages « sérieux » oui : la question de la responsabilité civile et sociale de chacun est une vraie question, que j’ai trouvé très intéressante dans ce livre.

  2. Je l’ai feuilleté ce week-end mais j’ai résisté au craquage ! Mais je lirai bien évidémment car j’aime beaucoup cet auteur et ton billet est enthousiasmant !

  3. Un domaine qui me parle, professionnellement parlant, mais comme tu précises qu’il s’agit d’un roman, cela me donne vraiment envie de le lire (moi je n’effleure que les « rapports »)

    • Alors je pense que cela va tout simplement te passionner. Le point de vue est vraiment celui du juge, qui doit justement prendre une décision sans juger, mais en prenant en compte tous les éléments du dossier, tous les témoignages même ceux qui sont non rationnels, ce qui est le cas quand les croyances et la foi sont en jeu.

    • Oh que oui, je n’ose regarder ma pile qui s’allonge. Beaucoup de livres intrigants en cette rentrée, et celui là traite en plus d’un sujet actuel, passionnant et est très bien traité.

    • J’ai en effet ressenti de nombreux passages comme étant à la limite du documentaire. Je me demande d’ailleurs si cette distance ne pourrait pas empêcher certains lecteurs d’entrer totalement dans le livre.

    • Je l’ai ressenti comme un roman, et c’est un roman. Mais tu as raison, certains passages sont à la limite du document par le traitement « froid » et distancié qui convient à un sujet juridique, qui veut être traité de manière objective et neutre. Je me retrouve très bien dans ce style de livre ;-)

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