Intérieur nuit – Marisha Pessl

Marisha Pessl - Intérieur nuit - Gallimard Coup de coeur !

Intérieur nuit ne serait-il pas le grand livre américain de la rentrée littéraire 2015 ? Marisha Pessl réussit un prodige d’écriture, un suspens envoûtant, un livre d’une contemporalité glaçante, un livre tellement addictif que les 720 pages s’écoulent comme un long fleuve … pas tranquille du tout.

EPOUSTOUFLANT

Tout le monde connait le réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova, mais ces films sont tellement confidentiels et particuliers qu’ils ne s’obtiennent que sous le manteau et au marché noir. Il est pire que Salinger. Aucune photo de lui n’est disponible, personne ne sait vraiment à quoi il ressemble, et toutes les personnes qui ont joué dans ses films en ressortent transformés à jamais, refusent de parler du tournage ou disparaissent. Quand Ashley, la fille Cordova est retrouvée morte, le journaliste Scott McGrath, qui avait déjà enquêté sur le réalisateur, ne croit pas du tout à la thèse du suicide et décide de mener son enquête.

Et là où le génie de Marisha Pessl commence, c’est sur la construction du livre, qui inclut des documents, des extraits de pages internet, des photographies, comme si le lecteur avait accès au même corpus et aux mêmes sources que Scott McGrath lui-même. Le réalisme est absolument bluffant. Le doute est tellement fort et c’est tellement bien imaginé que l’envie d’aller vérifier sur Internet qui était Stanislas Cordova – n’étant pas adepte de films d’horreur – a été la plus forte. Inutile de le faire, ce personnage est purement fictif, mais il est difficile de le croire tellement les documents insérés semblent réels.

Le génie de Pessl ne s’arrête pas là. A côté du réalisme documentaire, le suspens et l’intrigue sont menés tambour battant et de manière presque aussi parfaite. C’est en apnée que ce livre se dévore, en tension que l’on passe d’un chapitre à un autre, et très vite, c’est totalement envoûtée que j’ai dévoré ce livre qui est absolument bluffant de maîtrise. Les personnages sont tous d’une crédibilité à vous couper le souffle. Vous allez partager tous les doutes de Scott McGrath, toutes ses réserves et être totalement perdu avec lui.

L’ambiance est tellement bien retranscrite, que j’ai vraiment eu l’impression d’être « maraboutée » par ce livre et cette histoire, qui m’a tout simplement passionnée. C’est le meilleur fait divers que j’ai lu depuis des lustres. J’ai été estomaquée par certains choix narratifs de Marisha Pessl (notamment, sans en dire plus, celui entre les deux pages noires comme celui de la chute de son histoire), qui m’ont je dois l’avouer d’abord déstabilisée. C’est sacrément audacieux et d’une densité rare.

Bref, Intérieur nuit ressemble fort à la définition du génie littéraire.

Ce qui est dommage, c’est que sa longueur risque de rebuter certains lecteurs et oui, je reconnais qu’il faut aussi avoir du temps et du souffle pour se plonger à fond dedans. Mais une fois le livre fermé, je peux vous assurer que vous ne regretterez pas le voyage dans les profondeurs d’Intérieur nuit avec Marisha Pessl.

Les premières lignes de Intérieur nuit :
(ou lire un extrait plus long)

Que cela nous plaise ou non, nous avons tous une histoire avec Cordova.
C’est peut-être une voisine de palier qui a trouvé un de ses films dans un vieux carton au fond de sa cave et, depuis, n’est plus jamais entrée seule dans une pièce obscure. Ou un petit ami qui s’est vanté d’avoir récupéré sur Internet une copie pirate de La nuit tous les oiseaux sont noirs et, après l’avoir regardée, a refusé d’en parler, comme s’il avait miraculeusement survécu à une épreuve atroce.

La 4e de couverture des éditions Gallimard :
(ou lien direct site Gallimard)

Par une froide nuit d’octobre, la jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné de Chinatown. Même si l’enquête conclut à un suicide, le journaliste d’investigation Scott McGrath ne voit pas les choses du même œil.
Alors qu’il enquête sur les étranges circonstances qui entourent le décès, McGrath se retrouve confronté à l’héritage du père de la jeune femme : le légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova – qui n’est pas apparu en public depuis trente ans. Même si l’on a beaucoup commenté l’œuvre angoissante et hypnotique de Cordova, on en sait très peu sur l’homme lui-même. La dernière fois qu’il avait failli démasquer le réalisateur, McGrath y avait laissé son mariage et sa carrière. Cette fois, en cherchant à découvrir la vérité sur la vie et la mort d’Ashley, il risque de perdre bien plus encore…
Jouant avec les codes du thriller, incluant dans son récit des documents, photographies, coupures de journaux ou pages web, Pessl nous entraîne dans une enquête vertigineuse autour de Stanislas Cordova et de sa fille, deux êtres insaisissables attirés par l’horreur et le mal.
L’inventivité de l’auteure et son goût indéniable pour les pouvoirs de la fiction font penser tour à tour à Paul Auster, Georges Perec, ou Jorge Luis Borges. Avec son style maîtrisé et ses dialogues incisifs, ce roman, sous l’apparence classique d’un récit à suspense, explore la part d’ombre et d’étrangeté tapie au cœur de l’humain.

Marisha PESSL
Intérieur nuit
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude
Gallimard, Août 2015, 720 pages
VO : 2013, Night Film

Challenge RL 2015challenge-un-pave-par-moisLe Mois americain

52 réflexions au sujet de « Intérieur nuit – Marisha Pessl »

  1. J’ai attaqué ce roman il y a 2 jours, et effectivement quel bonheur !!! L’écriture (enfin, la traduction plutôt ;) ), le style, les personnages, l’histoire, bref difficile de ne pas accrocher !!
    Par certains côtés (surtout celui du milieu du cinéma et du réalisateur maudit), ce roman me fait penser à « La conspiration des ténèbres » de Theodore Roszak. A l’époque, je m’étais aussi renseignée sur internet sur le réalisateur Max Castle, personnage tout aussi fictif que Stanislas Cordova, mais tout aussi réel !
    Il me tarde de retourner à ma lecture !

    • Je suis sincèrement ravie Alexia !!! Je l’ai tellement aimé ce livre ! Je n’ai jamais lu Theodore Roszak, mais je viens de noter La conspiration des ténèbres, merci beaucoup pour ce conseil et bonne fin de lecture avec Marisha Pessl !

    • C’est super d’avoir pu le feuilleter, ça donne une bonne idée de l’originalité du début de livre, avec l’insertion des documents. Ca m’étonnerait fort que ce livre soit une déception. Bonne lecture !

  2. Malgré les incroyables critiques j’hésite encore, parce que le précédent m’est tombé des mains et pour le côté lynchien. Mais là, je dois avouer qu’avec ton billet, c’est dur de résister.

    • Malheureusement, comme je n’ai pas lu le premier (par encore), je ne peux pas comparer. Il existe un côté lynchien je dois dire, mais surtout à un certain moment, pas sur toute la durée du livre.

    • En fait c’est magique parce que j’avais quelques réticences sur le livre , et en lisant ton article deux fois je me rends compte que j’ai garde quand même un très bon souvenir. soit je suis influençable, soit c’est le meilleur qui reste :D

    • Oui, je suis très curieuse qu’on en parle de vive voix. J’ai des petites idées sur ce qui risque de « gêner » et de limiter l’emballement de ce livre, qui est quand même une sacré réussite !

  3. ET bien tu y vas fort là! Et comme les pavés ne me rebutent pas! (au contraire!) j’aurais bien envie de … Mais je viens de me ruiner en livres récemment, alors il va me falloir attendre pour l’acheter. Inutile de compter sur la bibliothèque de ma ville, il faut des mois pour parvenir à avoir une nouveauté… qui ne l’est plus quand on y met la main dessus!.

  4. Ah là là… Je n’ai toujours pas lu « La physique des catastrophes » (depuis plus de deux ans dans ma PAL numérique), et celui-ci me tente encore plus que le premier !

  5. Je suis super contente de lire ton billet, j’avais adoré son premier roman et j’attendais celui-ci avec impatience. Je suis vraiment ravie de voir qu’il est aussi réussi et aussi prenant. J’ai hâte, j’ai hâte !

  6. Je suis raccord avec ta conclusion, mon manque de souffle m’incite à ne pas attaquer ce pavé de front et à me dire qu’il serait préférable de le réserver pour un moment où je pourrais lui accorder le temps et l’attention qu’il mérite.

    • C’est un livre qui ne se lit pas en deux secondes, c’est sûr, et je pense qu’il s’apprécie en effet d’autant plus avec de grandes plages de lecture ininterrompues.

  7. Nous voilà deux ! Ton billet lui rend fort bien hommage ! J’ai mis mon billet mercredi en une de mes deux blogs ! Un vrai coup de coeur, c’est vrai qu’il demande du temps (vu son poids et sa taille) mais impossible de le lâcher et on s’attache aux personnages ! du bon du très très bon !

    Et les documents.. la totale :-)

    • Zut, j’ai totalement raté ton billet Electra, je suis confuse (et comme d’habitude, toujours un peu à la bourre …), je vais vite remédier à cela pendant le weekend, j’aurais plus de temps. Je suis ravie que tu aies aimé également, Yes !

  8. J’avais du abandonner La physique des catastrophes, mais là, tu m’empêches de lui tourner carrément le dos ! Je ne vais pas l’acheter parce que le premier attend déjà que je le reprenne, mais je l’emprunterai en bibli pour voir.

    • A l’inverse de toi, j’ai La physique des catastrophes depuis longtemps sur une étagère, mais je ne l’ai jamais commencé. Je peux t’assurer que je vais vite combler cette lacune.

  9. Oh ce billet ! Pas trop mon genre de livre (moi j’ai peur ! alors dès qu’il y a de l’intringue et du polar noir, je dors plus pendant des jours ;-) ) par contre j’ai des grands fans autour de moi ! alors je note cette belle découverte pour offrir à tour de bras et faire frissonner dans les chaumières !

  10. Ooohh ! Alors ce billet ! Si tu ne persuades pas tous ceux qui passent ici de lire ce livre !!! ça donne plus qu’envie et il va y avoir rupture de stock dans les librairies ! Je passe dans la mienne ce soir !

    • Tu n’imagines même pas l’effet que m’a fait ce bouquin ! Attention, il va peut-être avoir des moments de questionnements. Mais dès que je suis arrivée à un endroit où je me disais « pourquoi ? » ou « est-ce qu’il n’aurait pas mieux fallu que », je constatais plus tard que son choix était très judicieux, qu’elle avait raison sur toute la ligne, que c’était malin et osé, bref, bref, bref, j’ai GRAVE adoré, et je ne vais pas réécrire un billet !

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