Incandescences – Ron Rash

Ron Rash - Incandescences - Seuil

Ron Rash revient avec une douzaine de nouvelles chauffées à blanc – incandescences – qui plongent en plein coeur de l’Amérique, dans la terre, la misère, la bassesse, le vice, mais aussi en plein coeur de l’humain.

Ces nouvelles sont rarement datées, mais elles ne semblent jamais contemporaines. Parfois situées dans l’entre deux-guerres par une référence économique, dans les années 1960, ou peut-être dans un passé plus lointain avec les confédérés, toute technologie semble de toute façon exclue du monde d’Incandescences. Et cette noire plongée dans un passé dont on ne sait pas trop s’il est proche ou lointain leur donne justement une saveur mystérieuse toute particulière.

Cette saveur est surtout terrienne et terre à terre. Tout est extrêmement concret, le superficiel est totalement exclu, ce qui leur donne une grande force. C’est l’apanage de la misère et du malheur. Dès la première nouvelle, on est plongé dans l’ambiance. Quand Edna demande au vieil Hartley si ce n’est pas son chien qui vole ses oeufs dans son poulailler – car même les chiens sont au bord de la famine – par orgueil et pour éviter tout doute, il l’égorge dans l’instant.

Quand ce ne sont pas les oeufs qu’on vole, c’est le fils, qui vend tous les meubles de ses parents quitte à les affamer, ou les hommes qui vont piller les boucles de ceintures des confédérés morts pour se faire quelques dollars. L’odeur de meth ou d’alcool flotte sur plusieurs pages, avec la poudre des armes. Le silence de cette campagne rurale abandonnée n’est tranchée que par le bruit des pick-up, des lames et des dents qui grincent, et des cris, de femmes, d’hommes ou d’enfants. De chiens ou d’hibou aussi.

Cette ambiance est magnifiquement décrite dans toutes les nouvelles, qui sont vraiment exceptionnelles (à l’exception de deux, un peu moins tranchantes, mais à peine). Chaque nouvelle est prenante comme un roman à part entière. En quelques mots, les personnages et les lieux ont une réelle consistance, le cadre est posé et la narration commence fermement avec une chute systématiquement bien trouvée.

On a l’impression réjouissante d’être un peu chez Steinbeck ou Faulkner, un peu chez Donald Ray Pollock aussi, mais surtout, chez Raymond Carver bien sûr. Finalement, on est bien chez Ron Rash et on retrouve parfaitement l’ambiance de son dernier roman, Une terre d’ombre, avec l’avantage de la concision, mais aussi du percutant Un pied au paradis.

Un grand merci à Librairie Dialogues pour ce magnifique recueil de nouvelles.

Les premières lignes :

Jacob se tenait à l’entrée de la grange, il observait Edna qui sortait du poulailler. Elle avait les lèvres pincées, c’était donc qu’on leur avait encore pris des oeufs. Il leva les yeux vers la ligne de crête et jugea à vue de nez qu’il était huit heures.

La présentation par les éditions Seuil :
(ou lien direct site Seuil)

Les douze nouvelles de ce recueil sont des portraits de désespoir rural, des tranches de vie oblitérées par la misère, le manque d’éducation, la drogue. Situées dans le décor sauvage et magnifique des Appalaches, déjà rencontré dans Le Monde à l’endroit et Une terre d’ombre, elles évoluent entre l’époque de la guerre de Sécession et nos jours. Elles décrivent avec une compassion affligée et lucide de pathétiques gestes de survie, une violence quotidienne banalisée par la pauvreté, des enfants sacrifiés par leurs parents au culte de la meth ou des actes meurtriers commis sous couvert de bonnes intentions. Elles parlent aussi de vieux mythes et des croyances qui perdurent dans cette contrée imperméable au progrès et à la modernité.

À mi-chemin entre le minimalisme de Raymond Carver et le gothique de William Faulkner, Ron Rash écrit une prose d’une noirceur poétique, laissant par instants entrevoir un éclair d’humanité même chez les êtres les plus endurcis.

Le mélange des genresRon RASH
Incandescences
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez
Seuil, Avril 2015, 208 pages
VO : 2010, Burning Bright

21 réflexions au sujet de « Incandescences – Ron Rash »

  1. Salut Laure, Une Comète m’a dit qu’une LC sur L’ancêtre (éditions Le Tripode) te dirait. Comme je ne vois pas où te contacter, je te glisse ce com. Si cela t’intéresse, envoie-moi un courriel à jemelivre[at]gmail.com. Bisous

  2. Ron Rash n’a pas réussi à me séduire avec Serena que j’ai abandonné au bout de 100 pages. Peut-être que le format nouvelles sera plus opportun :)

    • Valérie, Serena est le moins bon de tous ces romans (je ne suis pas certaine de l’avoir terminé …) c’est dommage que tu aies commencé par celui là.

  3. Moi non plus je ne suis pas très nouvelles d’habitude, mais est-ce que ce livre ne mériterait pas d’être une exception? Merci pour l’info! :)

    • Cécile, je pense en effet qu’il mérite carrément une exception ! Et donc, comme promis, vous le recevrez en mains propres dans une quinzaine de jours. :-)

  4. Oui, tu places Ron Rash avec du beau monde! Un de mes écrivains préférés, entre autres, est Steinbeck! Je suis sûre que ces nouvelles me plairaient. Pour la nouvelle, je suis admirative de l’art de Carver, cette manière minimaliste de dire beaucoup avec peu de mots! Cela me fait penser que j’ai un Ron Rash dans ma PAL.

    • C’est vrai ? Moi aussi Steinbeck est l’un de mes auteurs préférés ! Si dans ta PAL tu as Un pied au paradis, précipite toi dessus, tu devrais adorer :-)

    • Je vais d’ailleurs relire (ou lire) ces auteurs très vite, car ils sont vraiment exceptionnels, et ça fait bien trop longtemps que je ne me suis pas plongée dans leur monde que j’adore.

  5. En principe j’ai du mal avec les nouvelles, mais j’adore le sujet et l’ambiance de ce que tu nous décris là. J’aime beaucoup les romans noirs, un peu glauques, qui montrent l’Amérique profonde…je le mets sur ma liste :-) Merci pour la découverte en tout cas.

    • Loubna, si tu aimes ce genre d’ambiance, ce recueil est vraiment pour toi. C’est noir et un peu glauque, et ça montre tout à fait l’Amérique profonde : tous tes critères sont remplis :-)

    • Tu vas te régaler !! J’ai pris tellement de plaisir avec ce recueil. Ce sont des ambiances et des destins blessés à nu qui frappent tellement fort. J’espère que tu vas aimer autant que moi :-)

  6. J’avais beaucoup aimé Un pied au paradis, et ce que tu dis sur ce recueil me donne envie de le lire aussi, par contre le format nouvelles me rebute un peu.

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