Histoire de la violence – Edouard Louis

Edouard Louis - Histoire de la violence - Seuil

Le titre Histoire de la violence, le deuxième livre d’Edouard Louis, a un caractère accrocheur assez évident. Si ce livre a des qualités, les lecteurs s’attendant à lire sur deux cents pages des descriptions crues et violentes risqueront d’être déçus. Pour ceux qui craignaient au contraire un étalage macabre ou sanguinolent, rien à craindre.

Le soir du réveillon de Noël 2012, en rentrant chez lui, Edouard Louis se fait draguer par Reda. Séduit et attiré par le jeune kabyle, il l’invite chez lui et ils passent la nuit ensemble. C’est une rencontre sexuelle d’un soir entre deux homosexuels. Jusque là, rien de bien extraordinaire. Mais au petit matin, à la suite d’un élément déclencheur (à découvrir, sinon aucun « suspens » n’existera plus), le côté « petite frappe » de Reda apparaît, il menace Edouard Louis de le tuer et le viole, avant de s’en aller.

Il ne s’agit pas ici d’un roman de pure fiction, mais d’un récit auto-biographique proclamé. La question qui se pose à la lecture de ce livre est quand même celui de son intérêt. Outre celui psychologique et personnel de l’auteur qui éprouve le besoin d’écrire un événement marquant et traumatisant de sa vie, il se situe surtout au niveau littéraire.

La rencontre homosexuelle consentie entre deux jeunes hommes, qui ensuite dérape, n’est pas un sujet qui personnellement, m’a passionnée. Même si je ne conteste absolument pas le caractère traumatisant d’un tel épisode dans une vie, comprends le besoin d’en parler pour s’en libérer, j’ai ressenti une certaine naïveté et peut-être, une absence de maturité dans certains passages, qui m’a éloignée de ce récit dont j’ai trouvé l’intérêt limité et, parfois, un peu ennuyeux.

En revanche, le procédé narratif est malin, brillant, et l’approche stylistique choisie par Edouard Louis pour construire son livre m’a passionnée. L’histoire est racontée par un narrateur tiers, ce tiers étant la soeur d’Edouard Louis lui-même, mais ce n’est pas tout. Il se positionne dans la peau de l’observateur qui écoute sa propre histoire, que sa soeur raconte à son mari dans son propre langage populaire et dont il conserve le style parlé. Premier axe. Etant le personnage principal de ce récit, il se permet ainsi d’en préciser certains points, d’ajouter des correctifs, de préciser des éléments dont il a cachés l’existence à sa soeur, ou à la police, révèle ses pensées les plus intimes, mais dans un langage cette fois-ci éduqué et soutenu. Deuxième axe.

Ce procédé permet d’introduire plusieurs niveaux de ruptures, qui donnent un caractère rythmé à cette narration. Rupture entre la langue du milieu social d’origine d’Edouard Louis et celle du milieu social éduqué auquel il aspire (fausse rupture finalement, puisqu’il se retrouve sexuellement attiré par quelqu’un peu éduqué, qui lui ressemble). Rupture entre la réalité d’un événement et la façon dont il est raconté, rectifié, entendu modifié. Rupture perpétuelle dans la linéarité de l’histoire, entrecoupée par des insertions, digressions, parenthèses, qui donne au récit de l’énergie et du suspens. Rupture entre le ressenti de la violence vécue et celui de la violence racontée.

L’écriture est toujours aussi fluide et agréable. Même si après son homosexualité, dans En finir avec Eddy Bellegueule, il parle encore de son homosexualité à travers ce viol et cette tentative de meurtre, Edouard Louis réussit à surprendre et à innover avec ce deuxième roman.

Interrogation sur le titre: Le titre Histoire de la violence n’a aucun lien avec le film A History of violence, de David Cronenberg (Bizarre comme observation, mais je me suis posée la question. Eh bien, rien à voir), mais est une référence directe à Michel Foucault, qui a notamment écrit Histoire de la sexualité ou histoire de la folie à l’âge classique.

Pour en savoir plus sur Edouard Louis, par Edouard Louis lui-même.

Les avis enthousiastes de Joëlle et Jostein.


Les premières lignes de Histoire de la violence :
(ou lire un extrait plus long)

Je suis caché de l’autre côté de la porte, je l’écoute, elle dit que quelques heures après ce que la copie de la plainte que je garde pliée en quatre dans un tiroir appelle la tentative d’homicide, et que je continue d’appeler comme ça, faute d’autre mot, parce qu’il n’y a pas de terme plus approprié à ce qui est arrivé et qu’à cause de ça je traîne la sensation pénible et désagréable qu’aussitôt énoncée, par moi ou n’importe qui d’autre, mon histoire est falsifiée, je suis sorti de chez moi et j’ai descendu l’escalier.

La présentation d’Histoire de la violence par les éditions du Seuil :

J’ai rencontré Reda un soir de Noël. Je rentrais chez moi après un repas avec des amis, vers quatre heures du matin. Il m’a abordé dans la rue et j’ai fini par lui proposer de monter dans mon studio. Ensuite, il m’a raconté l’histoire de son enfance et celle de l’arrivée en France de son père, qui avait fui l’Algérie. Nous avons passé le reste de la nuit ensemble, on discutait, on riait. Vers six heures du matin, il a sorti un revolver et il a dit qu’il allait me tuer. Il m’a insulté, étranglé, violé. Le lendemain, les démarches médicales et judiciaires ont commencé.

Plus tard, je me suis confié à ma sœur. Je l’ai entendue raconter à sa manière ces événements.

En revenant sur mon enfance, mais aussi sur la vie de Reda et celle de son père, en réfléchissant à l’émigration, au racisme, à la misère, au désir ou aux effets du traumatisme, je voudrais à mon tour comprendre ce qui s’est passé cette nuit-là. Et par là, esquisser une histoire de la violence.


Challenge Rentrée littéraire janvier 2016Edouard LOUIS
Histoire de la violence
Seuil, janvier 2016, 240 pages.

22 réflexions au sujet de « Histoire de la violence – Edouard Louis »

  1. J’avais été happée par la lecture coup de poing du premier roman. Je serai au rdv pour celui-ci quand mes finances me permettront un passage en librairie.

  2. On aura l’occasion d’en parler, mais je suis plus emballée que toi. J’ai trouvé ce livre très pertinent, très fin dans l’observation, le dispositif littéraire comme tu le dis est très intéressant. Je l’ai trouvé beaucoup moins auto centré que Eddy Bellegueule ( que j’avais aimé tout de même) C’est pour moi aussi un livre sur tout le monde, sur l’amitié, sur la solitude, sur la violence ( heureusement ahah ) de par sa pertinence il universalise son ressenti. Enfin il fait un tel effort de description et de recul, sur la langue, sur le temps, qu’il me semble qu’il se décolle de son histoire propre.
    Je ne me suis pas dit qu’il parlait encore de son homosexualité, par contre. Dans ce livre, il se trouve qu’il est homosexuel, mais le propos est bien éloigné de ça. Il n’en est question que dans la gêne devant les policiers sur le fait d’avoir fait monter Reda chez lui, et encore n’importe qui pourrait avoir fait cela et ressenti une gêne similaire en retraçant son histoire.

    • Je l’ai trouvé en effet très fin dans le processus d’observation choisi. Quant au côté autocentré, le fait qu’il fasse intervenir sa soeur pour raconter sa propre histoire, n’a pas supprimé pour moi ce caractère. Le livre ne parle quand même que (ou très majoritairement) de lui, bien plus selon moi que d’amitié ou de violence, et je n’ai pas eu le sentiment qu’il se décollait de son histoire propre, au contraire. Mais l’auto-fiction ne me dérange pas.

  3. je ne peux pas avoir d’opinion, puisque je me sens totalement rebutée par ce type de bouquin (je ne’ai pas lu E.Bellegueule) une autre sorte d’Angot, me dis-je, mais peut-être ai-je bien tort car ici il y aurait un style convaincant?… je n’en peux plus de ce type de témoignage-autofictionnesque-noir-mais-qui-se-veut-littérataire-attention, la littérature française en crève, en ce moment,non? en tout cas il y a une sorte d’accumulation qui devient pénible… à mes yeux en tout cas ;-)

      • Tu es toute excusée Mior ;-)
        Je n’ai lu que Un amour impossible, de Angot, et j’avoue que j’ai bien aimé cette découverte, mais je n’ai pas lu l’inceste. Je trouve cependant que Edouard Louis a un style littéraire bien plus abouti et travaillé que Christine Angot.
        C’est vrai qu’il existe beaucoup de témoignage-autofictionnesque…, d’ailleurs, ce n’est pas toujours évident de trouver un vrai bon bouquin de fiction, heureusement, ça existe encore :-)

        • Effectivement :-)
          Je t’avais mis un comm sur le Angot , que j’ai lue et qui m’a mis mal à l’aise un peu pour les mêmes raisons , et que j’ai trouvé assez pitoyable littérairement …

  4. Pour moi sa maturité littéraire est telle que cela a estompé le côté agaçant de l’apitoiement sur son histoire personnelle (je lui ai trouvé un petit côté Christine Angot)
    J’ai trouvé dans ce livre une très grande maitrise dans l’écriture et une technique narrative vraiment originale et j’espère , comme vous toutes, qu’il réussisse à sortir de ce côté autobio dans son prochain roman.

    • Je suis d’accord Joëlle, et je n’ai pas ressenti du tout d’agacement, ni même d’apitoiement d’ailleurs. Mon bémol résulte surtout du fait que l’histoire ne m’a pas vraiment intéressée en tant que telle, ce qui a entraîné un certain ennui. Mais sa maturité littéraire est bien présente, oui tout à fait, et c’est ce qui fait tout l’intérêt de ce livre. Attendons ensemble le prochain :-)

  5. J’avais eu très envie de lire « Eddy Bellegueule » et j’en avais été très déçue…je n’y ai pas trouvé d’intérêt et surtout peu de recul et maturité. Je ne nie pas tout ce qu’il a écrit mais bon. Ce que tu en dis de ce second roman ne me donne pas envie. A force de jouer à Calimero et de déclarer toutes ses histoires autobiographiques et en les traitant avec peu de recul/maturité, il va lasser. En tout cas moi c’est déjà fait et je ne le lirai malheureusement pas. J’attendrai un 3e car en revanche sa plume est jolie.

    • C’est intéressant ce que tu dis Laurie, je n’avais pas ressenti l’absence de maturité dans son premier roman, dans celui-là, par certains côtés, oui, beaucoup plus. En revanche, il possède une maturité littéraire certaine, et on se retrouvera alors lorsqu’il sortira son prochain roman, enfin, s’il se lance dans de la fiction et délaisse l’autobiographie.

  6. J’ai fait partie de ceux (celles ?) qui ont été réfractaires au « vidage de sac » que constituait Eddy Bellegueule… Toutefois, la curiosité m’a poussée à lire un extrait de ce deuxième roman, et j’ai trouvé qu’il avait bien évolué avec ce que tu expliques, le procédé narratif choisi, qui est original et intéressant.

    • Oui, et comme je le disais à Ariane, ce qu’il vide, c’est surtout ce qu’il a au fond de lui, et c’est au fond assez intime et personnel, plus psychothérapeutique si je puis dire. Je n’ai pas ressenti de « vidage de sac » contre Reda lui-même, au contraire d’ailleurs.

    • Tu risques alors de rester un peu hermétique. Pour moi, c’est clair, le côté « je vide mon sac » existe, mais contrairement à son premier roman, il ne le vide pas « contre » quelqu’un ou quelque chose, mais plutôt, pour se soulager, ou peut-être, pour faire le buzz selon certains, mais je ne partage pas cet avis.

  7. Je l’avais vu à la grande librairie quand il est venu en parler. Le sujet ne me tente pas particulièrement même si j’ai trouvé l’auteur émouvant et sincère quand il parlait. Comme je ne l’avais jamais lu ni vu, j’ai été très étonnée car je pensais qu’il était bien plus âgé que ce qu’il n’est. Mais déjà le premier sujet m’a rebutée car je n’aime pas retrouver dans des romans un certain type de violence.

    • Il est très jeune en effet, et pour un jeune auteur, il est d’autant plus bluffant je trouve. Ensuite, même si les propos violents ne transpirent pas à chaque page, et que ce livre reste « tout public », le sujet en lui-même est certes violent, et si tu préfères éviter ce type de violence, je ne te recommanderais pas ce livre.

  8. J’avais lu En finir avec Eddy Bellegueule, et j’avoue, même si je l’ai trouvé intéressant (je n’ai pas dit « aimé »), n’être pas sûre d’avoir envie de remettre ça. Je ne doute pas que ce livre ait les qualités que tu soulignes, mais, comme toi, j’ai peur de ne pas être touchée. Et je crains également de retomber un peu dans quelque chose qui ressemble à son premier ouvrage – même si le choix du procédé narratif l’en distingue – or j’attends qu’il passe à autre chose, car je suis sûre qu’il a du talent, un talent qui pourrait s’exprimer en dehors de cette veine autobiographique.

    • C’est vrai qu’il parle encore de lui dans ce 2e roman, de son homosexualité, et qu’indirectement, par le style choisi lorsqu’il fait parler sa soeur, de la différence de milieu social entre d’où il vient et où il va. Mais le procédé narratif change quand même beaucoup la façon dont il a de raconter cette histoire.
      Je suis comme toi, j’aimerais bien savoir comment il exploitera son talent quand il réussira à s’éloigner de lui-même.

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