Fukushima. Récit d’un désastre – Michaël Ferrier

Michaël FERRIER - Fukushima. Récit d'un désastre. Gallimard

Lecture hommage. Le 11 mars 2011, on se souvient que la terre a tremblé au Japon, le séisme annonçant le Tsunami, qui entraîna la catastrophe nucléaire de Fukushima. Récit d’un désastre, de l’expérience personnelle de Michaël Ferrier qui vit et enseigne la littérature à Tokyo. Glaçant.

« Ainsi nous traversâmes l’affreux mélange de pluies et d’ombres, en marchant à pas lents, et touchant un peu la vie future ». Non, il ne s’agit pas de l’incipit du livre. Mais cette phrase de l’Enfer de Dante, qui introduit le récit, est terriblement adaptée.

Michaël Ferrier a construit son témoignage autour de trois chapitres, trois façons de raconter la catastrophe d’un angle de vue différent, mais aussi trois étapes chronologiquement évidentes.

Avec Le Manche de l’éventail, on entre directement dans le sujet « vendredi 11 mars 2011, en début d’après-midi, la vibration des fenêtres. Quelque chose s’ouvre, grogne, frémit, demande à sortir ». C’est le témoignage vécu en direct d’une part, mais également en parallèle avec l’expérience de Paul Claudel, ambassade de France au Japon lors du séisme de 1923. Comme une réplique, Michaël Ferrier partage son expérience, expérience sonore, visuelle, qui est racontée de manière très réaliste et objective. C’est documentaire, précis, ça fourmille de détails, avec finalement assez peu de ressenti personnel. Cela rend l’événement d’autant plus terrifiant que des chiffres et pourcentages démesurés et édifiants ponctuent, dans un but informatif, ce rapport de « fin du monde », et en accentue le côté inimaginable.

Dans une deuxième partie, « Récits sauvés des eaux », Michaël Ferrier raconte son voyage effectué peu de temps après, jusqu’aux limites de la zone interdite de Fukushima et de la catastrophe nucléaire. Il suffit d’un virage pour que tout bascule, que le paysage se transforme en un espace silencieux, respecté et désolé, d’un regard ou d’un verre pour que les témoins et les victimes racontent, avec leurs mots, difficilement, l’indicible.

Enfin, dans une dernière partie qui reflète la suite et la vérité actuelle, c’est « la demi-vie mode d’emploi » (en référence à Georges Perec). Comment vivre après ? Avec la crainte que cela recommence, mais surtout avec la situation telle qu’elle est. La catastrophe nucléaire a eu lieu, les risques de radiation existent, certaines personnes vivent dans des zones plus ou moins contaminées. La vie est changée à jamais, elle continue néanmoins, et si l’expression de « demi-vie » s’est développée au Japon, Michaël Ferrier le rappelle : « la demi-vie n’est pas une moitié de vie« .

Un récit qui plonge le lecteur vraiment au centre de l’événement, sans pathos, sans exagération, dans un style documentaire, qui pourrait parfois sembler un peu froid, mais qui atteint son but : mettre en première place les faits et l’histoire pour témoigner, expliquer, raconter cette catastrophe avec objectivité et recul.

Lecture partagée avec Béa.

Prix littéraires :
Prix Edouard-Glissant 2012 (Univ. Paris VIII)


Michaël FERRIER - Fukushima. Récit d'un désastre. FolioLes premières lignes :
(ou lire un extrait plus long)

C’est un Chinois, Zhang Heng, qui a inventé le premier appareil à détecter les tremblements de terre. En 132 après Jésus-Christ, il présente à la cour des Han un stupéfiant vase de bronze, semblable à une grande jarre de vin ou au corps ventru d’une carpe argentée.

La présentation des éditions Gallimard / Folio :

«On peut très bien vivre dans des zones contaminées : c’est ce que nous assurent les partisans du nucléaire. Pas tout à fait comme avant, certes. Mais quand même. La demi-vie. Une certaine fraction des élites dirigeantes – avec la complicité ou l’indifférence des autres – est en train d’imposer, de manière si évidente qu’elle en devient aveuglante, une entreprise de domestication comme on en a rarement vu depuis l’avènement de l’humanité.»


Michaël FERRIER
Fukushima. Récit d’un désastre
Gallimard, Avril 2012, 272 pages.
Folio n°5549, mars 2013, 312 pages.

8 réflexions au sujet de « Fukushima. Récit d’un désastre – Michaël Ferrier »

  1. Dans le billet de Béa qui parle du style, j’ai eu peur que la recherche stylistique se fasse au détriment du sujet. Dans les extraits que tu cites, je vois que c’est une dénonciation sans concession du nucléaire et des politiques qui le défendent.

    • La recherche stylistique est parfois un peu trop présente, mais comme c’est bien écrit, ce n’est pas gênant du tout. Ensuite, j’ai dû mal m’exprimer, mais je n’ai pas eu le sentiment qu’il dénonçait frontalement le nucléaire et les politiques. C’est une lecture qui condamne certes, mais apolitique plutôt.

  2. Tu as trouvé le style froid ? Je te rejoins sur la dernière partie mais pour le reste l’écriture est si belle … une œuvre littéraire …

    • Tu as raison, l’écriture est belle. Mais parfois, j’ai presque eu le sentiment que c’était « trop » beau, presque trop travaillé et poétique, plus distancié et froid que vraiment ressenti.

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