Délivrances – Toni Morrison

Toni Morrison - Délivrances - Belfond

Prix Nobel de littérature 1993, Toni Morrison questionne toujours et encore avec Délivrances la situation du peuple noir, à travers ici le personnage principal de Lula Ann, qui nait « noire comme la nuit, noire comme le Soudan », d’une mère claire de peau.

La naissance de Lula Ann est une malédiction pour sa mère Sweetness, qui réussit à peine à l’élever – seule car le père s’est enfuit très vite – guère à la toucher ou à l’embrasser et jamais à l’aimer. Elle se sortira adulte de cette enfance de souffrance et de misère en exploitant sa beauté, l’éblouissement de sa peau ébène, en portant des vêtements blancs haute perchée sur des talons enchanteurs.

Est-ce que cela suffira ? Au détour des quatre parties du roman, qui ne tournent pas uniquement autour de Lula Ann et de sa famille, la réponse va s’esquisser. A travers les différentes personnes qui l’ont côtoyée, comme son amie Brooklyn, son institutrice Sofia, la petite Rain et son amant Booker. La construction est un peu surprenante, comme une spirale qui se déroule ou plutôt comme un épi de blé, qui part à droite, puis à gauche, pour reprendre le chemin tracé à l’origine. Presque tous les personnages vont prendre la parole à leur tour, s’exprimer à la première personne, exposant un point de vue, un sentiment, un souvenir, qui va se recouper à un moment ou à un autre, et qui va alors éclairer les incertitudes et non-dits ressentis.

Ce qui est original dans ce livre, c’est qu’outre les thèmes de la discrimination, du rapport de l’argent et de l’humanité et des rapports humains, le sujet central est à peine développé. La souffrance de l’enfant est en réalité le coeur de ce roman, mais souffrance toujours liée à des abus sexuels dont ils ont été les victimes ou les acteurs, plus ou moins directement. Cette information est saupoudrée, mais non creusée. C’est purement factuel, mais récurrent. Oui, certaines souffrances sont bien pires que naître avec la peau noire, et face à cette question de la pédophilie – non développée, mais exposée en fil conducteur subtil – la souffrance de la couleur de peau et la discrimination raciale devient une question (presque) secondaire.

Lecture toujours assez exigeante chez Toni Morrison de situations sombres et douloureuses, de relations humaines et familiales détériorées, de solitudes bringuebalantes, dans une misère sociale presque permanente, malgré le personnage d’exception biaisée de Lula Ann. L’ambiance pesante est toujours latente, et c’est avec peu d’espoir finalement mais beaucoup d’intérêt et de plaisir qu’on suit ces différents destins brisés.

Les avis de Jérôme, Noukette, Gambadou.

Pour en savoir plus, lectures communes de Toni Morrison avec Un don pour Sylire et Enna, Beloved pour Ellettres, Home pour Hélène, Sula pour Titine et Tar Baby au Livre d’après.

Plus aucune excuse pour ne pas découvrir Toni Morrison !

Les premières lignes de Délivrances :

Ce n’est pas de ma faute. Donc vous ne pouvez pas vous en prendre à moi. La cause, ce n’est pas moi et je n’ai aucune idée de la façon dont c’est arrivé. Il n’a pas fallu plus d’une heure après qu’ils l’avaient tirée d’entre mes jambes pour se rendre compte que quelque chose n’allait pas. Vraiment pas. Elle m’a fait peur, tellement elle était noire.

La 4e de couverture des éditions Christian Bourgois :
(ou lien direct site Christian Bourgois)

Dans son onzième roman, qui se déroule à l’époque actuelle, Toni Morrison décrit sans concession des personnages longtemps prisonniers de leurs souvenirs et de leurs traumatismes.

Au centre du récit, une jeune femme qui se fait appeler Bride. La noirceur de sa peau lui confère une beauté hors norme. Au fil des ans et des rencontres, elle connaît doutes, succès et atermoiements. Mais une fois délivrée du mensonge – à autrui ou à elle-même – et du fardeau de l’humiliation, elle saura, comme les autres, se reconstruire et envisager l’avenir avec sérénité.

« Rusé, sauvage, et élégant… Toni Morrison distille des éléments de réalisme et d’hyperréalisme dans un chaos magique, tout en maintenant une atmosphère narrative séductrice et poétique, voire toxique… Une fois encore, Toni Morrison déploie une écriture courageuse et sensuelle qui fait d’elle, sans doute, la plus grande romancière contemporaine. » Lisa Shea, Elle

« Toni Morrison ajoute une nouvelle pierre à l’édifice d’une œuvre [...] au sein de laquelle elle ne cesse d’examiner, d’interroger les conflits et les changements culturels de notre époque. Délivrances est incontestablement un nouveau chef-d’œuvre. » Jane Ciabattari, BBC

Challenge RL 2015Le Mois americainToni MORRISON
Délivrances
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière
Christian Bourgois, Août 2015, 200 pages
VO : 2015, God Help the Child

30 réflexions au sujet de « Délivrances – Toni Morrison »

  1. C’est un des livres de la rentrée que j’ai repéré mais j’ai un autre roman de Toni Morrison dans ma PAL qui passera peut-être avant car celui-ci ne semble pas être son meilleur.

  2. C’est un e très grande pour moi et je vais bientôt lire Délivrances, avec une petite pointe d’appréhension car Home, le précédent, est pour moi bien en dessous des précédents.

    • J’ai déjà lu Sula et Un don, mais comme je n’ai pas lu Home, je ne peux pas te dire s’il est en dessous. Tu me diras ça quand tu l’auras lu, ça m’intéresse beaucoup.

  3. Il fait partie de mes objectifs de la rentrée littéraire. Mais tu as raison, Toni Morrisson ne s’appréhende pas facilement ; c’est une lecture qui se mérite. Je comparerai nos impressions quand je l’aurais lu.

  4. Très beau billet mais les thématiques de ce roman ne sont probablement pas ceux qui m’attirent le plus. Si je dois poursuivre ma route avec l’auteur, je pense que je me tournerai plus facilement vers Beloved ou Home.

    • J’avoue que j’ai du mal à imaginer l’écoute en audio d’un livre de Toni Morrison, vu sa façon d’écrire, je me demande bien ce que ça peut donner …

  5. J’aime l’exigence et la violence de Toni Morrison. Ce que tu dis des choix narratifs et de cette façon de traiter le latent dans le récit m’interpelle. J’y viendrai, à son heure.

  6. La construction en épi de blé, je ne connaissais pas… et j’avoue que je crains un peu. Mais ceci dit, il faudra bien que je tente de relire Toni Morrison. Pour l’instant j’ai lu et aimé Home mais calé sur Le chant de Salomon et L’oeil le plus bleu (celui-ci en vieux bouquin de poche de la bibli, tout jaune et écrit tout petit, ça n’aide pas…)

    • Mon image n’est peut être pas très parlante, mais c’est celle qui m’est venue. Sa lecture n’est pas toujours facile, je comprends parfaitement que tu aies calé … Mais je pense que ça vaut la peine de retenter, avec celui là, ou un autre d’ailleurs. Tu peux choisir :-)

  7. Forcément, je le lirai celui-ci. Je suis d’accord avec toi sur l’exigence du travail de Toni Morrison. Son écriture est souvent âpre, sèche et reflète parfaitement la dureté des destinées dont elle nous parle. Vraiment une grande dame de la littérature américaine.

    • J’ai à chaque fois la même impression en effet en lisant ces livre, et cette âpreté de l’écriture – tu as trouvé le mot exact – est vraiment une marque de fabrique que l’on retrouve à chaque fois. Je crois également qu’elle fait beaucoup parler ces personnages à la 1ère personne.

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