De nos frères blessés – Joseph Andras

Joseph Andras - De nos frères blessés - Actes Sud

Goncourt Premier Roman 2016. Nous sommes en 1956, le français Fernand Iveton revendique au côté du FLN l’indépendance de l’Algérie. Contestataire, il va déposer une bombe dans son usine pour entraîner des dégâts matériels, et fait bien attention à ce qu’elle ne touche personne. Il est aussitôt arrêté.

Cette histoire, certains la connaissent déjà. Car Fernand Iveton n’est pas un personnage de fiction. Il a été arrêté par l’Etat Français, torturé dans des conditions inacceptables. Il fait partie de l’Histoire de France.

Au départ, Fernand se tait, pas question pour lui de dénoncer ses camarades. Mais c’est trop dur, il craque, après avoir tenu le plus longtemps possible, pour leur laisser le temps de s’enfuir, de se cacher. Certains de ses collègues seront arrêtés, son procès sera étonnamment vite organisé, c’est un semblant de justice. Ce n’est pas Fernand lui-même qui est jugé, c’est le contexte, le principe de l’opposition, de la contestation, de la rébellion de ceux qui osent soutenir l’indépendance de l’Algérie.

Derrière l’histoire politique, derrière cette période dont la France a encore du mal à accepter parfois la réalité, derrière cet état d’urgence, de tortures officiellement interdites, officieusement monnaie courante, Fernand Iveton devient un exemple. C’est déroutant. C’est passionnant.

Outre l’histoire et le sujet, qui a malheureusement, avec plus de 50 ans de décalage, des accents contemporains, Fernand Iveton étant considéré comme un terroriste – même s’il n’a tué personne – Joseph Andras nous plonge avec délice dans son roman avec un style magnifique. Des phrases courtes, souvent simplement nominatives, très poétiques, métaphoriques, imagées ou simplement d’une grande beauté ponctuent le roman et en font sa particularité, sa marque de fabrique, lui donne toute sa fraîche lumière et unicité :

« La Marne tire sa langue verte à la paix bleue du ciel. Des pelotes d’arbres bousculent la raideur de l’horizon. »

« Paris croule sous les linges lourds du ciel »

« Au sol, ses cheveux comme un pigeon écrasé ».

« Soleil en tessons brisés.
Brûle la capitale par coupes franches »

« La lune, pas même un croissant, cil d’argent sur paroi noire ».

« Les branchages fendent et fissurent un ciel sans maintien ni défense – ventre mou, coulant l’hiver »

Aux côtés de ses mots magnifiques, c’est une honte qui éclate, qui explose, qui révolte. Une sacré réussite que ce premier roman poignant, désespérant, envoûtant, qui m’a énormément fait penser à Jérôme Ferrari, et au sublime Où j’ai laissé mon âme. C’est pour dire.

Prix Littéraires
Prix Goncourt de la Nouvelle 2016 – Refusé




Les premières lignes :
(Lire un extrait plus long)

Pas cette pluie franche et fière, non. Une pluie chiche. Mesquine. Jouant petit. Fernand attend à deux ou trois mètres de la route en dur, à l’abri sous un cèdre. Ils avaient dit treize heures trente. Plus que quatre minutes.

La présentation des éditions Actes Sud :

Alger, 1956. Fernand Iveton a trente ans quand il pose une bombe dans son usine. Ouvrier indépendantiste, il a choisi un local à l’écart des ateliers pour cet acte symbolique : il s’agit de marquer les esprits, pas les corps. Il est arrêté avant que l’engin n’explose, n’a tué ni blessé personne, n’est coupable que d’une intention de sabotage, le voilà pourtant condamné à la peine capitale.
Si le roman relate l’interrogatoire, la détention, le procès d’Iveton, il évoque également l’enfance de Fernand dans son pays, l’Algérie, et s’attarde sur sa rencontre avec celle qu’il épousa. Car avant d’être le héros ou le terroriste que l’opinion publique verra en lui, Fernand fut simplement un homme, un idéaliste qui aima sa terre, sa femme, ses amis, la vie – et la liberté, qu’il espéra pour tous les frères humains.
Quand la Justice s’est montrée indigne, la littérature peut demander réparation. Lyrique et habité, Joseph Andras questionne les angles morts du récit national et signe un fulgurant exercice d’admiration.


Joseph ANDRAS
De nos frères blessés
Actes Sud, Mai 2016, 144 p.

19 réflexions au sujet de « De nos frères blessés – Joseph Andras »

  1. Un très beau livre ! l’écriture est sublime, et comme tu le dis, l’histoire a des accents contemporains…
    d’ailleurs, c’est très bien,tu me rappelles de lire « Là où j’ai laissé mon âme » !

  2. Je ne cesse de lire des billets enjoués sur cette nouvelle – je pense l’acheter et l’offrir à mon beau-père passionné d’histoire ! (et le lire par la même occasion)

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