Crue – Philippe Forest

Philippe Forest - Crue - Gallimard

Dès le départ de Crue, le narrateur non écrivain (il n’est donc pas supposé être Philippe Forest) informe le lecteur de son besoin de raconter ce qui lui est arrivé, raison de son besoin d’écrire, digressant d’un sujet à l’autre, tournant autour de celui qui le préoccupe.

Revenu dans son ancien quartier (qui ressemble fortement à Paris), il s’interroge sur les changements intervenus depuis son départ, fait le constat de la disparition des choses et des êtres. Le quartier qui se dépeuple, le chat qui disparait, la perte de son enfant (on sait que Philippe Forest a lui-même perdu un enfant, élément constructeur de l’ensemble de son œuvre), mais également, de manière plus général, la disparition du passé, de son quartier tel qu’il le connaissait, du temps ancien.

« Le passé n’a pas d’autre consistance que celle que le présent lui donne. Et on vient à douter parfois qu’il ait réellement existé. »

J’avoue avoir été un peu décontenancée par la structure du roman, ne comprenant pas toujours très bien dans quelle direction Philippe Forest voulait aller. Au départ, mon sentiment était celui de lire un texte en réalité très intime, assez personnel et introspectif, exposant des pensées sur les changements contemporain, sur l’immigration, sur l’immobilier, le temps qui passe, sur les pertes de la vie, dans un rythme assez lent. Peut être en raison de la succession de ces questionnements sur le monde, je me suis sentie plus proche d’un récit que d’un roman.

Puis, au bout d’un moment (à partir de la moitié du roman environ), mon impression s’est modifiée, le livre se transformant en matière plus romanesque, plus proche de la fable et de l’irréel. La fameuse « intrigue » du début va alors intervenir, ainsi que la crue qui donne son titre au roman, et qui va l’orienter dans le fantastique.

« Parmi les phénomènes, il n’y a plus moyen de distinguer entre les causes et les effets. Les effets deviennent les causes de leurs propres causes. »

« Le monde, éventré, se délestant soudainement de sa substance. Et puis, bien sûr, la plaie se referme. Elle cicatrice. Sur la chair des choses, la trace s’efface. On la discerne à peine. Jusqu’au moment où la couture cède à nouveau. Ici ou ailleurs. Tout recommence. Sans que l’on veuille jamais comprendre ni comment ni pourquoi. »

Le fait d’avoir été déconcertée (et peut-être d’être passée à côté de quelque chose), ne m’a pas empêchée d’apprécier la lecture de ce roman autour du vide, ressenti comme finalement très métaphorique et existentiel, roman au demeurant extrêmement bien écrit. Une nouvelle fois, j’ai pris un grand plaisir à retrouver le style éloquent et les phrases enrobantes de Philippe Forest.


Les premières lignes :
(ou lire un extrait plus long)

Ce fut comme une épidémie. Mais le monde n’en sut jamais rien. Le phénomène dont je parle, il n’existe pas de chroniques qui en aient enregistré la trace et qui permettraient d’en reconstituer le cours. La maladie – si tant en est qu’un tel mot s’applique – sévit dans le secret.

La présentation des éditions Gallimard :

Marqué par un deuil déjà ancien, un homme décide de revenir dans la ville où il est né et où il a autrefois vécu. Tout a changé. Pourtant, petit à petit, les mêmes fantômes fidèles s’en retournent vers lui sous les apparences étranges et familières qu’ils ont désormais revêtues. Dans le quartier où il s’est installé, de grands travaux sont en cours. Les immeubles en passe d’être démolis voisinent avec les constructions nouvelles. Autour de l’homme qui raconte son histoire, les signes se multiplient. La demeure où il a élu domicile lui semble comme une maison hantée perdue au beau milieu d’un vaste terrain vague. Il y fait la connaissance d’une femme et d’un homme dont il finit par s’imaginer qu’ils détiennent peut-être la clef du mystère qui les entoure. Le roman vécu se transforme alors en une fable fantastique dévoilant le vide où s’en vient verser toute vie et qui en révèle la vérité.


Philippe FOREST
Crue
Gallimard, Août 2016, 272 p.

1ère lecture du Challenge 1% Rentrée littéraire 2016

17 réflexions au sujet de « Crue – Philippe Forest »

  1. je suis en train de lire Crue : j’avance pas à pas, l’émotion est là. Chaque année, le rendez-vous avec cet auteur me bouleverse et m’étreint. Livre après livre, Philippe Forest creuse le vide qu’a laissé la mort de sa fille. Dans ce dernier opus, il nous livre une réflexion qui s’étend au delà de la mort de l’enfant et qui nous touche tous, car en tant qu’humain nous faisons l’expérience de la disparition et du vide chaque jour de notre vie.
    Merci à lui de nous offrir ces belles pages.

    • J’avoue que je n’ai pas ressenti beaucoup d’émotion dans ce livre. Il a parlé de la mort de sa fille de manière plus forte dans certains de ces livres selon moi. Ceci étant, je suis entièrement d’accord, sa réflexion sur la vie, la mort, la disparition et le vide nous touche tous, et c’est pour cela que j’ai trouvé que ce roman avait un côté très « existentiel ».

  2. J’ai ce livre, et j’ai hésité hier au soir à le commencer. J’ai finalement opté pour Ada, d’Antoine Bello : vu la phase post-travaux qui commence aujourd’hui pour moi avec un grand ménage, puis demain le retour de mon mobilier, je me suis dit que l’écriture sans doute exigeante de Forest serait plus adaptée à une période plus calme. Une lecture à venir, donc.

  3. Je crois bien que ce livre-là m’ennuierait… J’ai besoin de « romanesque » (autre titre de la rentrée chez Gallimard dû à Benacquista et qui serait plus dans mes cordes…).

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