Cristallisation secrète – Yôko Ogawa

Yoko Ogawa - Cristallisation secrète - Babel

Dans Cristallisation secrète, les choses disparaissent les unes après les autres et les habitants de l’île sujette à ces disparitions, oublient leur existence, jusqu’à ne plus savoir à quoi elles servaient.

La narratrice est une jeune romancière qui vit seule. Comme les autres habitants de l’île, elle oublie petit à petit les choses que le pouvoir en place décide de supprimer et ses souvenirs se font de plus en plus infimes. Mais sa rencontre avec R. (sans prénom, comme si même les identités s’effaçaient) va modifier son quotidien. R. n’oublie pas et conserve des souvenirs.

Une tension réelle s’installe assez vite. Les traqueurs de souvenirs sont présents partout, comme les hommes de la police secrète qui vérifient le respect des ordres, à savoir la destruction des choses à disparaître et la suppression effective des souvenirs afférents. Les personnes qui ne respectent pas les ordres sont arrêtés et sont emmenés sans que l’on connaisse leur destination.

Même si ce n’est pas le premier roman fantastique autour des conséquences d’un pouvoir totalitaire en place (comme par exemple dans Farenheit 451 de Ray Bradbury, ou récemment dans Lovestar), j’ai vraiment adoré l’idée visant ici à annihiler toute pensée humaine et toute individualité en supprimant les choses et les souvenirs associés. « et si les mots disparaissent, que va-t-il se passer ? »

Yôko Ogawa fourmille d’idées pour envisager l’évolution de ce monde totalitaire irréel, déconnecté de toute géographie précise ou repère temporel, mais qui reste tellement proche de la conception dictatoriale, que certains rapprochements demeurent particulièrement troublants. Ce monde est joliment orchestré, sans violence mais insidieusement terrifiant et intriguant, et il s’en dégage paradoxalement une certaine douceur humaine et relationnelle.

Car finalement, que ne ferait-on pas pour conserver nos plus beaux souvenirs ?

Les premières lignes :

Je me demande de temps en temps ce qui a disparu de cette île en premier.
- Autrefois, longtemps avant ta naissance, il y avait des choses en abondance ici. Des choses transparentes, qui sentaient bon, papillonnantes, brillantes …

La présentation des éditions Actes Sud en Babel :
(ou lien direct Site Actes Sud, avec possibilité de lire le chapitre 1)

L’île où se déroule cette histoire est depuis toujours soumise à un étrange phénomène : les choses et les êtres semblent promis à une sorte d’effacement diaboliquement orchestré. Quand un matin les oiseaux disparaissent à jamais, la jeune narratrice de ce livre ne s’épanche pas sur cet événement dramatique, le souvenir du chant d’un oiseau s’est évanoui tout comme celui de l’émotion que provoquaient en elle la beauté d’une fleur, la délicatesse d’un parfum, la mort d’un être cher. Après les animaux, les roses, les photographies, les calendriers et les livres, les humains semblent touchés : une partie de leur corps va les abandonner.
En ces lieux demeurent pourtant de singuliers personnages. Habités de souvenirs, en proie à la nostalgie, ces êtres sont en danger. Traqués par les chasseurs de mémoires, ils font l’objet de rafles terrifiantes…
Un magnifique roman, angoissant, kafkaïen. Une subtile métaphore des régimes totalitaires, à travers laquelle Yoko Ogawa explore les ravages de la peur et ceux de l’insidieux phénomène d’effacement des images, des souvenirs, qui peut conduire à accepter le pire.

Plan ORSEC 2015Yôko OGAWA
Cristallisation secrète
Traduit du japonais par Rose-Marie MAKINO-FAYOLLE
Actes Sud, Novembre 2009, 352 pages
Babel, Mars 2013, 384 pages

14 réflexions au sujet de « Cristallisation secrète – Yôko Ogawa »

    • J’aime également beaucoup Yoko Ogawa :-) Dans ce livre, elle a vraiment une façon de traiter le thème – notamment du souvenir – d’une façon qui raisonne en soi de manière réelle. A découvrir, oui.

  1. deux petits smileys seulement , je vois que tu n’as pas découvert ce livre avec l’enthousiasme avec lequel je te l’avais « vendu » au salon du livre ;-)
    Dommage ! pour moi cette lecture avait été un enchantement , poétique (les roses qui descendent le ruisseau), intelligent, sensible (la relation qu’elle a avec l’homme qu’elle cache) et avec cette pointe de fantastique que manient si bien les japonais. Pour moi, le côté anticipation et totalitarisme passe clairement au second plan, laissant le champ à de la littérature « pure » qui nous parle de la perte , en général, et qui « poétise » sur le thème de notre destinée, forcément fugace , et partant, tragique. Douloureusement beau en quelque sorte …

    • Mais deux smileys, c’est quand j’aime beaucoup, c’est bien quand même !! Je n’ai pas du tout été déçue par ce roman. Côté enchantement, et poétique, j’ai beaucoup plus retrouvé ce sentiment dans le livre précédent de Ogawa, Mer, qui avait été un vrai coup de coeur. C’est peut-être que j’ai opéré par comparaison :-)

    • Ce qui rajoute au bizarre du roman je trouve – et au fait qu’il soit réussi d’ailleurs – c’est que cette douceur qui se dégage est vraiment à l’opposé de la vie quotidienne décrite dans cette île.

  2. Je n’ai pas lu celui-ci! Mais tu as raison de dire que ce n’est pas du « vrai » fantastique, c’est une manière de nous parler de nous-mêmes. C’est une constante chez Ogawa d’être toujours entre le réel et le fantastique, l’étrange . j’aime beaucoup Amours en marge ou Le musée du silence.

    • Oui, tu le dis très bien, c’est en effet une manière de parler nous-même, et j’aime beaucoup cet aspect qu’elle réussit à développer, et en trouvant toujours des idées les plus étranges les unes que les autres. J’avais bien aimé Le musée du silence également.

    • Je ne peux que te le conseiller en effet. Ce n’est pas du « vrai » fantastique, c’est plus du « bizarre » disons (cette chance de ne l’avoir jamais lu, tous les choix que tu as !)

  3. J’adore Yoko Ogawa! Elle a ce petit côté Haruki Murakami en plus authentique :) Mon préféré d’elle est « Les lectures des otages », très beau et émouvant. Je suis contente de découvrir un nouveau titre d’elle sur ton blog, et j’aime beaucoup la critique que tu en fais. J’ai hâte de le lire!

    • Merci Loubna ! Je suis passée totalement à côté de ce titre, et je le note immédiatement, tout de suite, et je viens de vérifier, il est dans toutes mes bibliothèques préférées, donc je suis super contente :D

  4. Je crois que c’est mon préféré de Yoko Ogawa, pas dans sa veine des plus bizarres (plutôt courts), comme L’annulaire, ni dans le genre des plus consensuels, comme La formule préférée du professeur…

    • Je pense que c’est l’annulaire en effet mon préféré, je ne m’en souviens plus, mais je me demande si je n’ai pas découvert Ogawa avec l’annulaire justement. C’est vrai qu’il est bien celui-là :-)

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