Article 353 du Code pénal – Tanguy Viel

tanguy-viel-article-353-du-code-penal-minuit

Tanguy Viel touche le mystère de l’intime conviction, cette notion subjective qui peut changer le cours d’une vie, dans Article 353 du Code pénal, un drame social malsain, pluvieux, dérangeant et touchant.

Cela ne change pas grand chose au contenu du livre, ceci étant, l’article 353 du Code pénal n’existe pas, mais l’article 353 du Code de procédure pénale, qui stipule :

Avant que la cour d’assises se retire, le président donne lecture de l’instruction suivante, qui est, en outre, affichée en gros caractères, dans le lieu le plus apparent de la chambre des délibérations :

 » Sous réserve de l’exigence de motivation de la décision, la loi ne demande pas compte à chacun des juges et jurés composant la cour d’assises des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d’une preuve ; elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense. La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs :  » Avez-vous une intime conviction ? « . « 

C’est sur ce fondement juridique que Tanguy Viel va renouer brillamment avec la tension et l’étrangeté qui ont fait le sel et la particularité de ces précédents romans, notamment L’Absolue perfection du crime, Insoupçonnable, et aussi Paris-Brest (j’oublie volontairement son roman La disparition de Jim Sullivan, que je n’ai pas réussi à terminer).

Une entrée en matière meurtrière sans préambule. Martial Kermeur regarde Antoine Lazenec se noyer, tranquillement, après l’avoir poussé à l’eau. La scène suivante, le fameux Martial Kermeur raconte au juge l’histoire de sa vie, de sa famille, de ses espoirs, de ses déceptions et de cette rage qui l’a habité pour ne plus le quitter.

Le lecteur – comme le juge – va suivre la confession, le soliloque, les paroles de Martial Kermeur, qui se déversent comme un torrent, comme un trop plein, dans des phrases à rallonge qui se déversent comme un souffle. Ce sont des pensées quasiment sans interruption. Et pourtant, Martial Kermeur ne se plaint pas, il raconte sa vie ratée d’ouvrier qui galère, qui a cru qu’il allait pouvoir vivre la vie des riches.

Le style et la construction, l’intervention parfois du narrateur ou du juge que l’on n’attend plus, donnent un ton mystérieux et étrange à ce drame au caractère économique et social. Le suspens est latent, on est suspendu aux lèvres et aux mots de ce meurtrier qui a cru qu’il pourrait acquérir un bel appartement sur front de mer, qui a tout investi dans ce projet, et qui s’est fait flouer et arnaquer par Antoine Lazenec.

Quelle réussite que ce dernier roman, assez court et qui s’avale d’une traite, quel plaisir de retrouver le Tanguy Viel que j’aime, une ambiance bizarre, une Bretagne très présente avec ses vents, ses marées, ses bateaux, et ses habitants taiseux et fiers. Comme un pêcheur en haute mer, il m’a attrapé dans ses filets, et j’en suis ressortie ravie et épatée.

Prix Littéraire :
Grand Prix RTL-Lire 2017


Les premières lignes :
(lire un extrait plus long)

Sur aucune mer du monde, même aussi près d’une côte, un homme n’aime se retrouver dans l’eau tout habillé – la surprise que c’est pour le corps de changer subitement d’élément, quand l’instant d’avant le même homme aussi bien bavardait sur le banc d’un bateau, à préparer ses lignes sur le balcon arrière, et puis l’instant d’après, voilà, un autre monde, les litres d’eau salée, le froid qui engourdit et jusqu’au poids des vêtements qui empêche de nager.

La présentation des éditions de Minuit :

Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec.
Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit.


Tanguy VIEL
Article 353 du Code pénal
Minuit, Janvier 2017, 176 pages.

2e lecture du Challenge de la rentrée Littéraire de janvier 2017.

34 réflexions au sujet de « Article 353 du Code pénal – Tanguy Viel »

    • La Bretagne est présente dans beaucoup de ces livres (je ne les ai pas tous lu, alors je ne peux pas dire pour tous …), et les avis sont bons, c’est normal, le livre l’est !

  1. Je l’avais noté celui-ci, tu enfonces le clou. Je me souviens de la lecture d’Insoupçonnable, qui terminait pas une pirouette que j’avais trouvé originale. J’ai l’impression que c’est un peu sa patte.

  2. Je viens tout juste de l’acheter… J’ai beaucoup aimé ses précédents romans et notamment, contrairement à toi, La disparition de Jim Sullivan, formidable…

    • Je l’ai peut-être lu à une mauvaise période. Je ne me souviens plus vraiment d’ailleurs la raison de mon arrêt en cours de route. Alors que j’ai aimé tous les autres, il faudrait que je tente une nouvelle fois.

  3. ah l’intime conviction ! elle condamne parfois des innocents et libère des coupables – le sujet me plaît beaucoup mais est-ce centré là-dessus ou juste sur le passé de cet homme ? j’hésite !

    • Ce n’est pas centré sur l’intime conviction dans le détail, c’est le thème global, le titre et ce qui en fait une partie de son attrait. L’histoire est « simplement » (et dramatiquement) celle de Martial Kermeur.

    • Je pense que c’est un auteur qui passe …. ou qui casse. C’est assez particulier, j’adore, mais comme tous les auteurs qui ont une vraie spécificité, une vraie originalité, si on n’adhère pas, on peut détester je pense …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>